La décision n'était pas vraiment une surprise de la part d'un cinéaste qui fuit les apparitions publiques et avait snobé en mai dernier le Festival de Cannes, qui présentait son dernier opus, Film socialisme. Elle a néanmoins pu être interprétée par certains comme un ultime pied-de-nez à Hollywood, que Godard a souvent critiqué - à travers notamment Steven Spielberg - tout en admirant son âge d'or. La polémique est venue d'un autre front, avec la parution début octobre d'un article à la une du Jewish Journal, intitulé « Jean-Luc Godard est-il antisémite ? ». La publication américaine y énumérait de multiples controverses déclenchées par le cinéaste, antisioniste assumé et défenseur de la cause palestinienne, qui avait notamment accolé dans son documentaire Ici et ailleurs (1976) des images d'Hitler et de l'ancienne Premier ministre d'Israël Golda Meir.
Début novembre, le New York Times puis le Los Angeles Times ont relayé la polémique, le premier en titrant « Un Oscar d'honneur ravive la controverse » et le second en demandant « Est-ce un problème si (Godard) est antisémite ? », ce à quoi le journaliste répondait, en substance, non. L'Académie a dû sortir du bois en réaffirmant son intention de décerner au cinéaste franco-suisse un Oscar d'honneur, récompensant « une extraordinaire contribution à l'art du cinéma ». « L'antisémitisme est bien sûr déplorable, mais l'Académie n'a trouvé aucune accusation convaincante à l'encontre de M. Godard », a-t-elle précisé. Étrangers à la polémique, les fans du cinéaste se sont pressés mercredi soir à la projection de Film socialisme dans le cadre du festival de l'American Film Institute (AFI Fest) à Hollywood, où le film a fait salle comble. « Godard est un cinéaste brillant qui a toujours quelque chose d'intéressant à dire et à porter l'écran », déclare à l'AFP Kirk Stricker, professeur de yoga. Citant de mémoire toute la filmographie du cinéaste, il avoue sa fascination pour « son esthétique, ses points de vue politiques, le mélange des mots et des images, des mots et de la musique, des mots et du silence ». Julio Perez, jeune monteur et réalisateur, assure pour sa part avoir été « hypnotisé » par À bout de souffle (1960). « J'essaie de le voir une fois par an, c'est comme un pèlerinage cinématographique. Godard ose, il est radical, ses idées sont libératrices et excitantes pour les réalisateurs », dit-il. La directrice du festival, Jacqueline Lyanga, rappelle que Godard « a eu une énorme influence sur le cinéma américain », de Scorsese à De Palma, en passant par Soderbergh, Tarantino ou Jarmusch. « La place de l'individu, les histoires personnelles, le réalisateur-auteur, toutes ces idées restent très fortes dans le cinéma américain », dit-elle à l'AFP. « Les jeunes artistes et les jeunes réalisateurs veulent aller à la source des réalisateurs qui les inspirent. C'est pourquoi ils se tournent vers le passé, pour savoir qui a influencé Soderbergh ou Tarantino. Et là, on trouve Godard. »

