Pour qu’une œuvre dure, il faut qu’elle soit sincère et authentique. (Michel Sayegh)
Une boutade pour exprimer sa passion «chronique » pour l'art. Passion qui se révèle à l'âge de 7 ans par l'achat de son premier tableau de maître.
«Pour mon anniversaire, j'avais reçu, comme étrenne de ma grand-mère, 100 LL. Au lieu de m'acheter une poupée ou une bicyclette, j'ai demandé à mon père de me conduire chez l'un de ses amis, marchand d'art, pour me choisir une peinture. Et là, j'ai jeté mon dévolu sur un Lucien Boulier. C'était une toute petite toile de 10 x 15 cm qui représentait juste deux roses. Mais ce peintre, qui avait été l'élève de Renoir, était certainement l'artiste le plus coté qu'il avait», se souvient avec jubilation cette galeriste née dans une famille d'amateurs d'art. D'où l'éclosion précoce de son goût pour «les belles choses, comme elle dit, les peintures, les sculptures, les bibelots....».
Ce coup d'œil précocement affûté, Odile Mazloum va le développer, parallèlement à son coup de pinceau, durant ses études à l'ALBA, aux beaux-arts et à l'École du Louvre à Paris. De retour à Beyrouth, elle commence par installer son atelier chez sa grand-mère, rue Sursock, où elle invite des artistes amis, comme Jean Khalifé ou Paul Guiragossian, à venir y peindre. Puis elle ouvre sa toute première galerie à Hamra, en 1964. À l'époque, il n'existait que deux véritables galeries d'exposition: la Gallery One (d'Helen et Youssef el-Khal) et la galerie Alecco Saab.
Baptisé L'amateur, cet espace de trois étages sera consacré aux expositions d'œuvres contemporaines au premier, aux antiquités, objets d'art et mobiliers anciens au second et, enfin, aux bijoux au dernier étage. Elle y présentera des toiles d'Amine el-Bacha, de Farid Aouad, de Paul Guiragossian, de Juliana Séraphim, d'Assadour, de Georges Doche, des sculptures d'Alfred Basbous, ou encore des œuvres de Dali...
Les clivages de la guerre l'obligeant à fermer L'amateur en 1978, Odile Mazloum ne freinera pas pour autant ses activités de galeriste. Elle continuera à exposer ses artistes, notamment Farid Aouad et Chafic Abboud, chez elle, dans sa maison d'Achrafieh.
En 1990, elle reprend un vaste local dans le sous-sol d'un immeuble à Kaslik pour y stocker ses mille et une merveilles: bibelots antiques, collections japonisantes et chinoises, mobilier ancien, tableaux de maîtres... Parmi lesquels nombre de pièces de grandes valeurs disputées lors d'enchères internationales à des musées!
Fraîcheur d'âme
À côté de cet antre aux trésors, elle aménage une nouvelle salle d'exposition, qu'elle baptise cette fois Alwane, pour y présenter les œuvres d'artistes dont elle a défriché le talent. De Hassan Jouni à Issa Halloum, en passant par Hoda Baalbaki, Ali Chams, Fatima el-Hajj ou encore, plus récemment, Zéna Assi... Sa palette de peintres a comme caractéristique commune «une certaine fraîcheur d'âme», condition sine qua non pour être agréée par cette galeriste qui «ne croit pas, dit-elle, à la vérité des peintres cyniques et blasés. On n'est pas artiste si on ne porte pas sur toute chose un regard neuf et frais», proclame-t-elle. Peintre elle-même, la galeriste avoue avoir une relation viscérale avec ses artistes. «Je comprends leurs soucis, leurs angoisses, leurs retards. On ne peut pas coincer un artiste. S'il n'est pas inspiré, ce serait malhonnête qu'il peigne ou qu'il sculpte», assure cette dame dont le seuil de tolérance s'arrête néanmoins au mensonge. «Je ne fais pas signer de contrat, je n'accapare pas l'artiste, mais j'exige une certaine éthique», affirme-t-elle.
En 2004, elle est la première galeriste à se réinstaller en plein cœur de Beyrouth, dans ce fameux Quartier des Arts, à Saïfi, tout en gardant fonctionnelle son antenne de Kaslik.
En dépit des nombreuses interruptions dues aux différentes crises des années précédentes et de «l'instabilité chronique de ce pays», qui ne l'encourage pas à organiser la grande exposition d'art contemporain international dont elle rêve, Odile Mazloum constate que Beyrouth est redevenue la plate-forme de l'art au Liban. Elle regrette cependant «que dans l'art, aujourd'hui, les poses, les présentations, le tape-à-l'œil colmatent une certaine vacuité». De sa longue expérience, elle retient surtout la période allant des années 1965 à 1975. «C'était l'âge d'or de l'art au Liban. Les artistes étaient solides, leur travail était authentique, le mouvement culturel était intense et intéressant. Je ne suis pas nostalgique, mais je pense qu'il faut s'en inspirer car, pour qu'une œuvre dure, il faut qu'elle soit sincère et authentique», conclut-elle.

