En maître de la communication, Hassan Nasrallah a choisi des manières et des formes différentes pour délivrer ses messages, lesquels ne s'adressent pas toujours aux mêmes destinataires, mais dont le contenu reste très percutant. Si la semaine dernière, à l'occasion de la Journée du blessé de la résistance, il s'était principalement adressé au leader du PSP Walid Joumblatt, à travers l'évocation détaillée du 5 mai 2008, jeudi soir, il a voulu s'adresser en particulier au Premier ministre Saad Hariri et au public du 14 Mars. Il ne s'est pas privé au passage de rendre un vibrant hommage à Walid Joumblatt, qui avait su capter le message qui lui avait été adressé et qui, à la suite d'une rencontre nocturne avec le secrétaire général du Hezbollah, a multiplié les prises de position dans le sens voulu par celui-ci, tout en annonçant une coordination très étroite avec le parti chiite.
Pour s'adresser à de nouveaux interlocuteurs, Hassan Nasrallah a rejeté l'idée du discours traditionnel qui l'oblige à parler sur un ton élevé, puisque concrètement, il s'adresse à des milliers d'auditeurs, lui préférant la conférence de presse, où le ton est forcément plus posé, puisqu'en face de lui, par écran interposé, il y a les représentants de tous les médias du pays.
Mais si le ton était posé, le contenu n'en était pas mois violent et précis. Selon les confidences recueillies, le secrétaire général du Hezbollah aurait reçu des informations en provenance de Damas, selon lesquelles le Premier ministre libanais aurait déclaré au président Bachar el-Assad, au moment d'évoquer le contenu de l'acte d'accusation, qu'il ne peut rien faire et que ce dossier est désormais entre les mains du Conseil de sécurité. Ce qui a été perçu comme une attitude hésitante, à un moment où, selon le Hezbollah, la situation exige une grande mobilisation contre le contenu annoncé de l'acte d'accusation.
Hassan Nasrallah a donc choisi de donner une conférence de presse, pour que le ton soit plus modéré, mais le fond reste le même. Et il a aussi choisi de parler jeudi soir, c'est-à-dire avant le discours annoncé du Premier ministre samedi, dans le cadre du congrès général du Courant du futur. Le secrétaire général du Hezbollah a donc sciemment évoqué sa rencontre avec Saad Hariri à la veille du départ de ce dernier pour Washington. Il a insisté sur la volonté de coopération du Premier ministre, tout en précisant que le parti chiite rejette toute idée de compromis sur la question de l'implication d'un ou de plusieurs de ses membres. Il a omis de donner tous les détails de cette rencontre, se contentant, selon un procédé qu'il maîtrise bien, de laisser les auditeurs sur leur faim, en affirmant qu'il laisserait à plus tard la seconde partie de ses confidences.
Mais déjà, il a frappé fort puisqu'en racontant que Saad Hariri lui a révélé la tendance de l'acte d'accusation visant à accuser des membres du Hezbollah, il a soulevé des questions sur la crédibilité de cet acte, dont le contenu est connu à l'avance, alors qu'officiellement l'enquête n'est pas achevée. En réponse à une question, sur ce que pourrait faire le Premier ministre, ou l'Arabie saoudite, pour neutraliser l'acte d'accusation avant sa publication, Hassan Nasrallah a répondu : « Ils peuvent faire beaucoup, par leur position et par leurs relations. Ils peuvent s'adresser aux nations, pour éviter que le Liban soit un jouet entre leurs mains. Ils peuvent dire à leurs interlocuteurs : "Arrêtez ce jeu", puisqu'en fait c'est ce qu'est cet acte d'accusation annoncé, une fabrication pour provoquer le chaos au Liban. Personnellement, je ne demanderai rien, mais ils peuvent faire beaucoup ». Le message est donc assez clair...
En même temps, le secrétaire général du Hezbollah a voulu s'adresser au public du 14 Mars, qu'il dissocie de son commandement. S'il avait adopté le ton menaçant habituel dans ses discours, il aurait essuyé un rejet immédiat. Il a donc préféré parler d'un ton posé, pour pousser ce public à la réflexion et à demander des comptes à ses leaders. Il a ainsi remué le couteau dans la plaie, en revenant sur des étapes assez délicates au cours de ces cinq dernières années, pour bien montrer la volte-face dans les prises de position et susciter une autocritique.
Selon le député membre du Bloc de la résistance, Ali Fayad, la conférence de presse de Hassan Nasrallah a montré qu'une fois de plus « la porte est encore à demi ouverte, les deux voies sont encore possibles, celle d'un règlement positif qui permet d'éviter des troubles internes et celle du bras de fer. Dans ce cas, comme l'a dit Nasrallah lui-même, la résistance n'a pas peur. C'est celui qui complote qui devrait paniquer ». En même temps, ajoute le député, le secrétaire général a refusé de répondre à une question sur un éventuel nouveau 7 Mai, mais il a rejeté l'idée de la formation d'un nouveau gouvernement avant la publication annoncée de l'acte d'accusation.
Tout est donc encore possible et Hassan Nasrallah avance ses pions l'un après l'autre, en souhaitant ne pas avoir à jouer la partie jusqu'au bout pour ne pas aboutir à l'échec et mat. Mais comment expliquer la soudaine multiplication des déclarations israéliennes sur le contenu de l'acte d'accusation qui, selon la télévision israélienne hier, « incriminera la tête du Hezbollah » ? Des sources proches du parti attribuent ces déclarations à la volonté des dirigeants israéliens de pousser les adversaires locaux du Hezbollah à ne pas céder aux pressions de Nasrallah. La partie est en tout cas très serrée et c'est le sort du Liban qui est en jeu.


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