Que les puristes et les collets montés de l'expression artistique s'éloignent de cette exposition délurée, menée tambour battant, avec une transparence presque enfantine, quelque délicieuse innocence, sans tabous ni chichis.
Ou qu'ils s'en approchent avec un esprit ouvert, un grain de fantaisie, de tolérance et surtout d'acceptation d'un bon et vengeur pied de nez aux valeurs sclérosées, aux démoralisants moments de guerre.
Il y a sans nul doute là un désarmant parti pris de désacraliser les mentors et les «actants» des folies meurtrières, et un acte de foi dans un pays contre les vaines propagandes aspergées de poison de l'ennemi sioniste.
Toujours est-il qu'il s'agit là d'un regard inédit sur la politique et l'emploi de la notion d'amour, de la musique et de la tranquillité remplaçant violence, peur, angoisse et désespérance.
Tout a commencé pour l'auteur du livre en anglais Beirut, I Love You: a Memoires (Beyrouth je t'aime: mémoires), éditions Saqi, 218 pages, en cet été 2006 où les Israéliens ont déversé, sans vergogne, leurs bombes et leurs «flyers» sur une capitale qui s'apprêtait à vivre paisiblement sa saison de plage, de montagne et de tourisme.
En promenant son chien rue Huvelin, Zena el-Khalil ramasse un de ces bouts de papiers, une caricature où, sous le couvert de joueurs de flûtes pour cobra, quatre dirigeants de la région (Bachar el-Assad, Hassan Nasrallah, Ahmadinejad, Khaled Mashaal) se partagent la scène et la décision politiques.
Et le déclic n'a pas tardé à s'opérer. Car, jamais les mots (et les images) ne tombent dans l'oreille d'un sourd pour un artiste averti. Non, ce n'est pas du militantisme corsé, pas plus un prêchi-prêcha dogmatique retors. Encore moins une leçon austère et pontifiante de politique. Mais un vif et narquois constat des états des lieux et des esprits, un gai ras-le-bol de ce qui se passe à travers les manipulations, les machinations, les malversations israéliennes.
Tout d'abord ces cinq grands tableaux que l'artiste considère comme une seule entité. Atmosphère très kitsch et pop avec des revolvers «pinky» et des «gogo boys» dénudés, en cache sexe scintillant, tous muscles dehors. Ces gymnastes gonflés ou ces «stripers», effeuilleurs provocateurs, constellent l'espace en une vision presque obsessionnelle et angélique. Cela reste dans les limites d'une ronde un peu bouffonne, sans aucune lueur d'obscénité ou d'effet
tapageur.
Et ce milicien, arrière cousin des gladiateurs d'antan et vague cow-boy souriant, couvert de gourmettes et de colliers, à la mitraillette en bandoulière comme une guitare amie. C'est à croire qu'il est dans un Woodstock de mioches, niché au creux d'un monde de poupées avec confettis, fleurettes et profusion de couleurs naïves et outrageusement enfantines.
Et les clins d'œil abondent. Du Déjeuner sur l'herbe de Manet à la chanson de John Lennon You may say i am a dreamer... les références s'imposent pour désigner et singulariser une œuvre. Cela implique de toute évidence tous les rapports d'une évolution artistique et leurs secrètes correspondances. Il y a là une éclatante illustration de la nouveauté dans l'art de dire les choses ainsi que la conception de la relation de l'art et du public.
Sur un registre guère différent se situe le blocus de Gaza où l'artiste relève la notion de cruauté humaine et de frustration. Sur les deux cents produits, ingrédients et éléments de vivre interdits aux assiégés par Israël, Zena el-Khalil nomme sept. Tristement amusants! On les nomme, tout en les retrouvant sur sept compositions en étoffes (keffiehs, tissages, papier compressé, glands épinglés, collages de divers matériaux): le papier A4, les jouets, la cardamome, la sauge, les chèvres, les chaises et le gingembre.
Cela donne autant d'images détournées de leur sécheresse ou leur tragique et prises brusquement dans le tourbillon de la dérision. La dérision d'une joyeuse et jubilatoire farandole des couleurs et de matériaux, éphémères et périssables, adroitement et patiemment juxtaposés, entremêlés, agencés, tressés, cousus et présentés. Présentés pour une meilleure dénonciation, autocritique et prise de conscience.
* Jusqu'au 13 août, Centre Gefinor, rue Clemenceau, bloc E, rez-de-chaussée. Tél. : 01/738706.

