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Avec la montée en puissance des ultraorthodoxes, une crise profonde se profile en Israël - Analyse

« L’affaire Immanuel » ravive les tensions entre ashkénazes et sépharades

La discrimination raciale envers les juifs d'origine orientale serait répandue dans tous les secteurs de la société israélienne. Des experts reviennent sur les origines du conflit.
Le 18 juin dernier, 35 pères de famille ashkénazes de la colonie d'Immanuel (en Cisjordanie occupée) ont été emprisonnés pour deux semaines pour avoir refusé d'envoyer leurs filles à l'école avec des sépharades. La veille, plus de 100 000 ultraorthodoxes avaient manifesté dans les rues de Jérusalem et de Bné Brak (près de Tel-Aviv) en soutien aux parents ashkénazes et contre la décision de la Cour suprême interdisant la ségrégation entre enfants ashkénazes et sépharades. Cette affaire - désormais connue sous « l'affaire Immanuel » - a provoqué une vague de protestations au sein de la société israélienne et a ravivé le débat sur la discrimination raciale exercée par les ashkénazes (originaires d'Europe centrale et de l'Est) envers les sépharades (d'origine orientale).

Différences culturelles et religieuses
Selon Yakov Rabkin, professeur d'histoire à l'Université de Montréal, « les tensions au sein de la communauté juive confirment ce que l'historien israélien Shlomo Sand appelle "l'invention du peuple juif" ». « Les juifs, explique-t-il, constituent des groupes disparates divisés par des distinctions religieuses, culturelles, linguistiques, musicales et gastronomiques. L'État d'Israël veut homogénéiser la population juive, mais ne réussit que très partiellement, et l'affaire Immanuel en est bien l'exemple. »
Pour les familles ashkénazes d'Immanuel, ce sont précisément ces différences religieuses et culturelles qui justifient leur refus d'accepter les jeunes filles sépharades dans leur école. « Les parents ashkénazes ne veulent pas que leurs filles étudient avec des élèves qui ont un niveau moins bon en judaïsme, qui risquent de regarder la télévision, Internet, etc. Ils craignent une mauvaise influence sur leurs enfants qu'ils veulent protéger », avait expliqué à l'AFP Merry Schwartz, directeur d'une station de radio ultraorthodoxe.

Le gouvernement mis en cause
Du côté des sépharades, les avis sont partagés. Certains ont jugé que la ségrégation exigée par les ashkénazes était injustifiable, d'autant plus qu'en 2007, la direction de l'école d'Immanuel avait érigé une barrière pour séparer physiquement les élèves des deux communautés. Le rabbin sépharade rabbi Gadassi d'Immanuel est même allé jusqu'à comparer les pratiques discriminatoires des ashkénazes à celles des nazis dans les années 30.
Optant pour un ton beaucoup plus modéré, Eli Yishai, président du principal parti religieux sépharade Shass et actuel ministre de l'Intérieur, a condamné la ségrégation tout en appelant à un compromis au sein de la communauté ultraorthodoxe. Il a également souligné que ce phénomène ne se limitait pas au milieu religieux, mais qu'il était répandu dans tous les secteurs de la société israélienne. « Sur les 15 juges de la Cour suprême, un seul est sépharade, affirme M. Yishai. Tous les Premiers ministres qui se sont succédé depuis la création d'Israël sont ashkénazes ; (...) sur les neuf chefs d'État israéliens,
seulement deux étaient sépharades ; parmi les 21 généraux que compte l'armée, il n'y a que six sépharades... et la liste continue. »
« L'État israélien a été conçu, établi et géré par des juifs d'origine est-européenne et pour les juifs d'origine est-européenne, estime M. Rabkin. Les autorités ont été obligées de faire venir des juifs orientaux afin de peupler des centaines de villages et villes » vidés de leurs habitants palestiniens avec la création de l'État d'Israël. « Il est donc normal, poursuit l'historien canadien, que les juifs arabes, éthiopiens ou iraniens (bien qu'ils représentent plus de 50 % de la population israélienne) ne trouvent guère leur place dans la société. Ils ne font pas partie d'un même peuple au sens ethnique ou culturel du terme. Ils n'ont que le judaïsme en commun (avec les ashkénazes) et, comme l'illustre l'affaire Immanuel, cela ne suffit pas pour garantir l'unité. »

Des « primitifs »
Esther Benbassa, auteure du Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations (Larousse, 2010), note, pour sa part, que ce phénomène est apparu en Israël avec l'arrivée massive des sépharades dans les années 50. « Entre 1954 et 1957, suite à la crise de Suez, les juifs originaires d'Afrique du Nord, et principalement du Maroc, représentaient 63 % des nouveaux immigrés en Israël, dit la spécialiste de l'histoire du judaïsme. Considérés comme des "primitifs", ils ont été humiliés et traités comme des citoyens de seconde zone. Une partie d'entre eux a même été utilisée par les autorités comme des cobayes pour des recherches scientifiques. » Cette affaire - qui a toujours été démentie par les autorités israéliennes - avait fait l'objet d'un documentaire en 2003, intitulé Ringworm Children (Les enfants de la teigne). Réalisé par Asher Nachmias et David Balchasan, le film révèle comment plus de 100 000 enfants sépharades atteints de la teigne ont été traités aux rayons X dans les années 50, avec une dose 35 000 fois plus supérieure à celle généralement utilisée sur les mineurs. Une grande partie de ces enfants ont trouvé la mort quelques jours après leur « traitement ». Un historien cité dans le film affirme que cette opération était une expérimentation qui avait pour but « d'éliminer les maillons faibles de la société ».

Les « Panthères noires »
« Ce n'est qu'au début des années 70 que l'on voit les premiers sursauts de révolte de la communauté sépharade, avec la création du mouvement des "Panthères noires", formé par de jeunes juifs d'Afrique du Nord de la seconde génération, souligne Mme Benbassa. Inspirés par les "Black Panthers" américains qui luttaient pour l'égalité des droits des Afro-Américains aux États-Unis, ces jeunes multiplient les manifestations pour sensibiliser l'opinion publique sur les discriminations dont ils souffrent. » L'un des rassemblements les plus importants a lieu le 18 mai 1978, regroupant plus de 5 000 personnes dans le centre de Jérusalem. Mais le mouvement s'essouffle rapidement au début des années 80.
Plus de soixante ans après leur arrivée en Israël, « les sépharades sont toujours victimes de discrimination et sont identifiés comme des "Arabes" - un terme courant en Israël pour désigner les Palestiniens, affirme Mme Benbassa. Les sépharades, par leur mode de vie, leur connaissance du monde musulman et par leurs coutumes, sont en effet bien plus proches des Arabes que les ashkénazes. Je crois qu'ils peuvent un jour, s'ils digèrent leur contentieux, être à l'avant-garde d'une éventuelle paix avec les Palestiniens ». Mais selon la chercheuse, « ce n'est pas demain que nous assisterons à un tel "miracle" ».

R. M.
Le 18 juin dernier, 35 pères de famille ashkénazes de la colonie d'Immanuel (en Cisjordanie occupée) ont été emprisonnés pour deux semaines pour avoir refusé d'envoyer leurs filles à l'école avec des sépharades. La veille, plus de 100 000 ultraorthodoxes avaient manifesté dans les rues de Jérusalem et de Bné Brak (près de Tel-Aviv) en soutien aux parents ashkénazes et contre la décision de la Cour suprême interdisant la ségrégation entre enfants ashkénazes et sépharades. Cette affaire - désormais connue sous « l'affaire Immanuel » - a provoqué une vague de protestations au sein de la société israélienne et a ravivé le...