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« Pour sortir de la crise iranienne, il faut une solution de transition venant de l’intérieur »

Pourquoi poursuivre le dialogue avec l’Iran ?

Par Charles KUPCHAN*
Une année se sera écoulée le 12 juin depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne. Malgré les tentatives faites par l'opposition pour invalider le résultat de ces élections et faire progresser la libéralisation politique du pays, Ahmadinejad et ses alliés sont dans l'ensemble parvenus à consolider leur mainmise sur le pouvoir en utilisant la force brute pour réprimer le mouvement réformateur. L'espoir qu'un soulèvement populaire puisse renverser le régime a fait long feu.
Dans l'intervalle, la crise liée au programme nucléaire iranien s'est aggravée. Le régime iranien continue à s'opposer aux efforts de la communauté internationale destinés à empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. En réponse, l'administration Obama a cherché, par le biais du Conseil de sécurité des Nations unies, à lui imposer des sanctions économiques plus sévères. L'Iran progresse toutefois dans sa capacité à produire de l'uranium hautement enrichi à des fins militaires. Plus l'Iran se rapproche de l'obtention de l'arme nucléaire, plus grandes sont les chances de voir Israël, avec ou sans l'aide des États-Unis, lancer une attaque contre les installations nucléaires iraniennes.
L'intransigeance du régime iranien, ses tentatives manifestes de tromper les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique, ses appels odieux à la destruction Israël, sa répression brutale des opposants politiques sont autant de motifs pour lesquels Obama pourrait choisir de renoncer au dialogue. Maintenant que la diplomatie a échoué à brider les ambitions nucléaires de l'Iran, disent les adversaires du dialogue, il est temps de recourir aux mesures coercitives avant que l'Iran ne traverse le Rubicon nucléaire. Un nombre croissant de voix désavoue aujourd'hui les pourparlers avec les dirigeants iraniens, estimant que le régime ne doit pas durer.
Mais mettre fin au dialogue avec l'Iran serait une erreur hâtive et dangereuse. Comme je l'explique dans mon dernier ouvrage, How Ennemies Become Friends (Comment des ennemis deviennent des amis), les adversaires les plus acharnés peuvent aplanir leurs divergences par le biais de la négociation. Il existe quatre raisons principales pour lesquelles les États-Unis et leurs alliés doivent maintenir un dialogue jusqu'au tout dernier moment.
Premièrement, des sanctions plus sévères n'ont de sens que comme levier diplomatique, et non comme instrument coercitif. La nouvelle série de sanctions n'est pas assez sévère pour intimider l'Iran et l'amener à se soumettre, et des sanctions plus dures encore ne seront pas acceptées par le Conseil de sécurité de l'ONU. Dans ce sens, pour qu'une ligne plus dure soit efficace, ce ne sera qu'en présentant un front diplomatique uni face à l'Iran, encourageant le régime à faire un compromis pour sortir le pays de l'isolement. De nouvelles sanctions sont appropriées, mais uniquement comme complément, et non comme alternative, à la voie diplomatique.
Deuxièmement, le coût du renoncement à la diplomatie est tellement élevé que la poursuite du dialogue est indispensable, même si l'Iran ne cède pas un pouce de terrain. Renoncer à la diplomatie signifie que la communauté internationale n'a plus que deux choix, aussi peu attrayants l'un que l'autre : accepter que l'Iran se dote de l'arme nucléaire ou mener des frappes préventives contre les installations nucléaires iraniennes.
Dans l'éventualité où l'Iran maîtriserait l'arme nucléaire, le régime pourrait être amené à exercer une plus grande retenue au plan de sa politique étrangère. Les États détenteurs de l'arme atomique, parce qu'ils sont exposés à la possibilité d'une riposte nucléaire, ont toujours fait preuve d'une certaine modération. Le régime iranien n'est toutefois pas un gouvernement ordinaire et il pourrait ne pas adhérer aux pratiques usuelles de prudence concernant l'arme nucléaire. Même si c'était le cas, un Iran disposant d'un arsenal nucléaire pourrait entraîner une course aux armements dans la région et encourager un régime qui soutient déjà plusieurs mouvements extrémistes dans tout le Moyen-Orient. Le déploiement d'un bouclier antimissile par les États-Unis dans les pays du Golfe et en Israël devrait un peu calmer le jeu, mais il ne fera pas grand-chose pour limiter le soutien croissant apporté par l'Iran aux groupements islamiques extrémistes.
Il est très probable que des frappes aériennes aient des conséquences plus graves encore. Même si elles étaient un succès au plan opérationnel, elles ne ferait que retarder de quelques années seulement la mise au point du programme nucléaire iranien - tout en donnant un prétexte au régime pour se doter d'armes de dissuasion et construire des installations nucléaires mieux dissimulées et protégées. En réponse à une attaque, l'Iran pourrait également chercher à bloquer le trafic maritime dans le golfe Persique, provoquant pénuries et flambée du prix du pétrole.
L'Iran pourrait également intensifier le financement et l'armement des insurgés en Irak et en Afghanistan, mettant en péril ces deux pays, ou s'en prendre à des cibles américaines, européennes et israéliennes partout dans le monde. Ces éventualités font que la voie diplomatique, aussi élusives que soient ses chances de succès, doit à tout prix être poursuivie.
La troisième raison en faveur de la poursuite du dialogue est que les intrigues politiques et les luttes entre factions au sein du régime iranien donnent lieu à une certaine fluidité politique. Il est vrai que l'instabilité politique du pays est cause d'une inconstance de sa politique étrangère qui oblige à envisager avec prudence toute percée diplomatique sérieuse. Mais les luttes internes pour le pouvoir signifient également qu'une coalition en faveur d'un accord négocié peut encore voir le jour.
Ahmadinejad a lui-même fait part l'an dernier de son adhésion à la proposition faite pas les Occidentaux à Téhéran pour mettre fin à l'impasse - pour changer d'avis peu après. L'idée était de permettre à l'Iran d'exporter une partie de son uranium pour qu'il soit enrichi à l'étranger. Le mois dernier, le président iranien s'est à nouveau ravisé pour conclure avec le Brésil et la Turquie une version édulcorée de la proposition initiale. Ahmadinejad peut bien feinter et esquiver, ses manières versatiles laissent à penser qu'il pourrait encore trouver un avantage politique à conclure un accord sur la question nucléaire. Dans l'affirmative, une fois de plus la porte diplomatique doit rester entrouverte.
Enfin, même si les négociations concernant l'enrichissement de l'uranium iranien sont bloquées, la poursuite du dialogue pourrait permettre d'arriver de manière détournée à une entente sur la question nucléaire. Le dialogue avec les États-Unis pourrait porter sur des domaines où les deux parties ont des intérêts communs, comme l'Irak et l'Afghanistan. Des efforts conjoints pour mettre fin au narcotrafic en Afghanistan pourraient par exemple contribuer à combattre l'antagonisme et la méfiance réciproques qui sont en partie cause de l'impasse sur le front du nucléaire. Il faudra encore quelques années à l'Iran pour maîtriser la technologie permettant de mettre au point des armes nucléaires, temps qui doit être mis à profit pour dégager une solution diplomatique.
Maintenant que l'Iran a tourné le dos à l'offre de compromis du président Obama, il est tentant pour les États-Unis d'abandonner toute idée de dialogue. Mais les enjeux sont trop importants pour renoncer aux pourparlers. Même dans la perspective de nouvelles sanctions, le dialogue offre encore la meilleure option pour résoudre pacifiquement ce qui est peut-être le point de discorde le plus dangereux du moment.

* Charles Kupchan est professeur de relations internationales à l'université de Georgetown et membre du Conseil des relations étrangères (CFR). Il est l'auteur de « How Ennemies Become Friends : The Sources of Stable Peace » (Comment des ennemis deviennent des amis : les moyens d'une paix durable).
© Project Syndicate, 2010.
Traduit de l'anglais par Julia Gallin.
Une année se sera écoulée le 12 juin depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne. Malgré les tentatives faites par l'opposition pour invalider le résultat de ces élections et faire progresser la libéralisation politique du pays, Ahmadinejad et ses alliés sont dans l'ensemble parvenus à consolider leur mainmise sur le pouvoir en utilisant la force brute pour réprimer le mouvement réformateur. L'espoir qu'un soulèvement populaire puisse renverser le régime a fait long feu. Dans l'intervalle, la crise liée au programme nucléaire iranien s'est aggravée. Le régime iranien continue à s'opposer aux efforts de la communauté internationale...