Un clair obscur entre «Le dialogue des carmélites» de Bernanos et «La Religieuse» de Diderot. Photo Wassim Daou
Comme dans un coin du bout du monde, entre sombres cavernes et noirs couloirs des couvents du Moyen Âge, s'ébattent trois couventines recluses. Atmosphère vénéneuse des folles de Loudun pour reproduire ce XVIIe siècle où vécut la notable bourgeoise florentine Marie-Madeleine de Pazzi, éprise de Dieu jusqu'au délire. Et qui, par-delà souffrance, obéissance et austérité, atteint la sainteté.
C'est ce parcours, loin des valeurs communes et conventionnelles, que retrace une chorégraphie qui ne s'embarrasse ni de joliesse, ni de petites pointes, ni de déhanchements coquins, et encore moins de petits pas gracieux ou aériens.
Prières, mortifications et méditations sont les nourritures terrestres de ces êtres qui ont laissé la vie pour mieux la vivre. Aimer la vie et Dieu à en mourir serait la paraphrase de ce spectacle intense, violent et certainement quelque peu baroque.
Sur une musique somptueuse, une sorte d'oratorio lyrique alliant des accents de Carl Orff et de musique contemporaine parfois à la Ligeti, André Pignat, signataire inspiré de la partition et assumant en même temps la mise en scène, sculpte avec vigueur l'espace scénique pour des danseurs qui transcendent une gestuelle ordinaire.
À l'éloquence des corps s'ajoute la force du verbe. Un texte fort comme un coup de poing, alliant poésie, emportements passionnés et amour divin ravageur (texte ici en langue arabe mais débité à gros décibels, ce qui entache la diction, l'audibilité et la netteté de la déclamation, trop emphatique), vient seconder cet univers où le corps a ses limites, ses retranchements, ses défaillances, sa témérité, sa timidité, ses désirs, ses insoumissions. Un corps impitoyablement toujours mortifié, lacéré, flagellé et soumis aux diktats de l'obéissance.
Dans des éclairages blafards ou teintés de rouge, le spectacle, crépusculaire et oppressant, a une esthétique particulière qui vise l'immatérialité à travers la danse, une sorte de bacchanale délibérément indécente et désarticulée.
Il reste dans la tête du spectateur des images qui marquent. Bras tendus vers le ciel, ventre en feu comme des bouches voraces, attouchements brûlants pour saisir l'éternité et l'infini, et surtout cette musique magnifique, entre murmure solitaire des allées des couvents, prière des morts et timbres confus traduisant l'exaltation pour la vie et la liberté.


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