Un face-à-face aussi intrigant que loufoque et qui se lit à plusieurs niveaux. (Houssam Mcheimech)
Tout est particulier chez ces deux artistes qui travaillent ensemble depuis des années et qui ne font rien « comme les autres », mais œuvrent toujours dans l'authenticité. Que ce soit dans le point de départ de la performance, dans le déroulement de l'action, ou dans la clôture de la pièce, les artistes jouent le trompe-l'œil, infiltrent leur texte entre les lignes, en filigrane et s'amusent à brouiller les pistes, entre réel et fictif, illusion et réalité. Ils invitent le regard à lire ce ciné-théâtre en trois dimensions.
Des allers-retours
Un écran au fond, un ordinateur portable d'un côté de la scène, deux fauteuils de l'autre et un musicien au fond (Charbel Haber) ; c'est ainsi que tout commence par une conversation informelle entre Lina Saneh, ou son personnage, qui vend un projet artistique à un censeur interprété par Mroué. Pour présenter ce projet, elle devra faire des allers-retours derrière un ordinateur. Elle va ainsi narrer l'histoire à l'aide de plans fixes projetés sur grand écran et réalisés d'une manière très ludique.
Les deux interprètes du film vont vivre une journée particulière dans Beyrouth. Seuls dans un immeuble déserté, comme une grande partie de la ville où les habitants se sont rendus à deux manifestations différentes, les deux caractères abandonnés vont se retrouver. Elle, une ménagère qui s'est réfugiée dans les grands slogans d'un parti politique, croyant y retrouver un peu de piment à sa vie triste, et lui, ancien communiste qui a reçu des claques tout au long de son parcours de journaliste. Ils ne savent pas que quelque chose d'inhabituel les attend au bout du chemin.
Si les comédiens sèment des pièges visuels déstabilisants pour le spectateur, comme cet hymne national entonné au début de la pièce, ou ce départ de la scène sans salut final, ces dessins parlants ou encore cette caméra qui ne filme que les individus et non les masses (drôle d'invention !), ils parsèment par contre des indices censés éclairer la lecture des faits, comme ces phrases soulignées d'une lettre à la manière des surtitres des nouvelles, ces objets épars illustrant des chefs politiques ou encore ce DVD du film Une journée particulière. Rien n'est laissé au hasard avec Lina Saneh et Rabih Mroué, et chaque incursion d'objet n'est pas anodine. Tout cet univers de syntaxes conventionnelles, de signes communs et banals est déconstruit, haché menu avec un humour décalé, corrosif, pour reconstruire une poésie jamais familière, mais qui dit que la poésie doit être familière ?
Habitués aux performances qui font du document réel la matière même de leur travail, les comédiens et metteurs en scène Saneh et Mroué décryptent la société et l'individu, défrichent les convenances et abattent les codes. En ayant l'air de rien (surtout Mroué), ils revisitent les structures sociales du pays. Mais leur travail ne s'arrête pas là. Photo-romance est également un questionnement continu de l'art et sa capacité de transformer le réel.
Si le photo-roman est considéré comme une littérature kitsch et populaire, cette photo-romance-là, tout en utilisant les mécanismes populaires, traite de sujets graves et sérieux. Sans aucun diktat et dans une folle liberté.

