Des restrictions légales
De fait, la route vers la présidentielle est semée d'embûches. « Dès 2005, la Constitution a subi de nombreux amendements de manière à préserver la continuité du régime de Moubarak et à barrer la route à toute menace », explique à L'Orient-Le Jour Jean-Noël Ferrié, expert en politique égyptienne. Selon la Loi fondamentale, tout candidat doit être depuis au moins cinq ans un dirigeant de parti, ce dernier devant, en outre, avoir au mois cinq ans d'existence. En tant qu'indépendant, un candidat doit avoir le soutien d'au moins 250 membres élus des deux Chambres du Parlement ou des conseils municipaux. Des instances dominées par le Parti national démocratique (PND) de M. Moubarak. « La Constitution actuelle rend donc quasi impossible une candidature du Prix Nobel de la paix 2005 », souligne encore le directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à Paris. « Et je vois mal le PND modifier ces lois pour permettre à el-Baradei de se présenter à la présidentielle », poursuit-il.
Mais Mohammad el-Baradei n'est pas le seul candidat potentiel à la présidentielle égyptienne. Parmi les autres candidats potentiels les plus fréquemment cités figurent Gamal Moubarak, fils cadet du président sortant, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, et Omar Suleiman, chef des services de renseignements.
Une « république héréditaire » ?
Pour M. Ferrié, auteur de L'Égypte entre démocratie et islamisme, aucun de ces candidats potentiels - à part Gamal Moubarak - n'a de chances crédibles de remporter la présidentielle de 2011. « D'ailleurs, ajoute-t-il, aucun ne se présentera au scrutin si le président sortant s'oppose à leur candidature ». Selon M. Ferrié, le nom de Amr Moussa a été écarté étant donné que son mandat se termine quelques mois seulement avant le scrutin. Quant à Omar Suleiman, un proche de Moubarak, « il ne risque pas de s'opposer à la volonté du chef de l'État ». « Le candidat le mieux placé pour succéder à Hosni Moubarak reste son fils Gamal, ajoute M. Ferrié, d'autant qu'il milite depuis plus de 10 ans au sein du PND ». Dès 1999, Gamal a commencé son ascension au sein du parti dirigé par son père. En février 2000, il est nommé au comité politique du PND, l'organe chargé de définir les futures orientations du parti, donc du gouvernement. Un comité dont il a pris la tête en 2002. Aujourd'hui, il est secrétaire général adjoint du parti.
« Gamal est une personnalité très discrète et sérieuse, indique Jean-Noël Ferrié. Âgé de 46 ans, il incarne au sein du parti au pouvoir la nouvelle génération d'hommes politiques porteuse d'espoirs et de modernisation. »
Une société mécontente
Mais bien que Gamal Moubarak semble posséder tous les atouts pour devenir le prochain chef de l'État égyptien, le chemin vers la présidence reste compliqué. Non seulement il ne jouit pas d'une très grande popularité dans son pays, mais Gamal est également confronté à une opposition qui dénonce le risque de « république héréditaire » et est farouchement décidée à bloquer son accès au pouvoir. Conscient de ce mécontentement populaire, Gamal Moubarak prend bien soin de maintenir le flou sur ses intentions, se contentant généralement de dire que la succession de son père n'est qu'une « question hypothétique ». Mais pour el-Baradei, ce mécontentement risque de dégénérer en un véritable « soulèvement populaire » si le régime n'écoute pas les appels au changement. « Il y a beaucoup de problèmes en Égypte, et ils ne font qu'empirer », a-t-il souligné à l'AFP, évoquant la pauvreté, le manque de justice sociale, les fossés entre riches et pauvres et les tensions religieuses comme « les plus dangereux ». « L'aggravation de tous ces problèmes signifie que les tensions montent et la seule solution est de construire une nouvelle réalité politique basée sur la démocratie », a-t-il mis en garde.
« Il y a certes un mécontentement en Égypte, explique de son côté Jean-Noël Ferrié, mais il se situe surtout au niveau de la communauté intellectuelle et non pas au niveau de la population. L'opposition égyptienne ne réussit à mobiliser la rue égyptienne que pour dénoncer la crise économique et la pauvreté .»
Selon un sondage récemment publié par le Centre d'al-Ahram pour les études politiques et stratégiques, les réformes politiques figurent en bas de la liste des priorités de la population égyptienne. Interrogés, sur les problèmes qui, selon eux, doivent être pris en charge par le gouvernement, 46 % des sondés ont répondu le chômage, 27 % la pauvreté, 13 % la corruption, 7 % le développement du secteur de l'éducation, 5 % le développement de l'agriculture et seulement 1 % ont réclamé des réformes politiques. Par ailleurs, en réponse à la question de savoir quel pays l'Égypte doit suivre comme modèle, 38 % des sondés ont choisi l'Arabie saoudite, alors que 11 % ont cité la Chine, les Émirats arabes unis et les États-Unis, 3 % la France et 1 % l'Iran.
« Certains opposants à Moubarak se font plaisir en pensant qu'ils peuvent mobiliser la masse en cas de succession par héritage, mais il faut se rappeler qu'il n'y a eu pratiquement aucune contestation populaire à grande échelle depuis les "émeutes du pain?, en 1977 », note M. Ferrié. Ces émeutes, violemment réprimées, s'étaient soldées par quelque soixante-dix morts.
Vers un sixième mandat ?
Une autre inconnue rend la présidentielle de 2011 plus que jamais incertaine : en dépit de son âge et de son état de santé, Hosni Moubarak tentera-t-il de briguer un sixième mandat de six ans ? Pour Jean-Noël Ferrié, une telle décision risquerait de miner la stabilité du pays. « Bien sûr, tout chef d'État dans un pays totalitaire - et l'Égypte en est un - n'a pas envie de céder sa place au pouvoir, surtout s'il ne dispose d'aucune opposition sérieuse, affirme le chercheur au CNRS. Mais dans le cas de Moubarak, je pense que, s'il veut que son fils lui succède, la meilleure façon serait qu'il le fasse de son vivant afin d'éviter tout risque de coup d'État. »
Entre-temps, au Caire, la répression de l'opposition se poursuit avec l'arrestation de dizaines de militants, la plupart issus des Frères musulmans qui disposent de 20 % des sièges au Parlement. Mais l'opposition tente malgré tout de se mobiliser. En attendant la présidentielle de 2011, elle se prépare à deux rendez-vous politiques majeurs : l'élection du Majlis al-Choura, la Chambre haute du Parlement, prévue en avril, et celle de l'Assemblée populaire, qui aura lieu entre octobre et novembre. Affaiblie et fragmentée, son principal défi sera de savoir tirer profit de l'enthousiasme suscité par l'appel au changement de Mohammad el-Baradei. Mais comme l'a récemment souligné Mohammad Habib, une figure des Frères musulmans, « le chemin est long et difficile et requiert du travail ».

