Une autre manière de dessiner les « Icônes ». Une encre de chine, (100x70 cm) signée Laure Ghorayeb et Mazen Kerbaj. (Michel Sayegh)
Il y a trois ans déjà, ils avaient exposé ensemble, toujours à la galerie Janine Rubeiz, leurs dessins parallèles sur un même thème, celui de la guerre de 2006. Cette fois, ils passent à la vitesse supérieure.
Fusion? Oui. Œdipe? Certainement. Admiration mutuelle? Absolument. Mais tout cela n'empêche pas la confrontation. Car il y a du fauve dans ces deux tempéraments. Une flamboyance, un ego, une exigence qui s'expriment même dans l'évidente tendresse maternelle et filiale. Une complicité qui n'exclut pas la... compétition. Mais une émulation saine, respectueuse qui, après le coriace combat mené par dessin interposé, joue au final la carte du fair-play. «Quand il me donne un début de dessin, je fais tout pour chercher à rapprocher son travail de ma vision à moi, dit Laure Ghorayeb. Je mets en jeu l'ensemble de mes ficelles du métier. Et là je cesse d'être sa mère. Il n'y a plus que l'artiste et le défi que je lui lance. Du coup, quand il arrive à détourner mes pièges, à imposer ses marques et à améliorer mon dessin, ça me fait mal, mais je m'incline», reconnaît-elle. Même son de cloche chez le fils.
Horreur du vide v/s peur du noir
Dans ce rapport de force et d'art, où chacun se mesure à l'autre, point, cependant, de vainqueur et de vaincu. Mais au contraire un équilibre de la transmission dans les deux sens qui aboutit à une véritable osmose... Même après moult discussions, avis contraires, emportements ou encore
supplications!
Car le style de chacun est à l'opposé de celui de l'autre. Laure a horreur du vide. Mazen a peur du noir. Ou vice-versa: elle a peur du vide, lui a horreur du noir. Le constat reste le même.
Son dessin à elle se reconnaît habituellement à ce patient travail de miniature labyrinthique, à cette peinture de dentellière. Lui, au contraire, dessine à coup de traits rapides, abrupts, épais, des faciès d'hommes (presque jamais de femmes, «peut-être parce que je les aime trop», dit-il en riant) déformés, déconstruits, aux rictus angulaires et aux nez proéminents. Des visages hurlant la révolte, le désarroi, la violence sur des fonds qui ne s'embarrassent pas de motifs et autres fioritures. «Dans mes toiles, je peux exprimer mon pessimisme naturel, je ne suis pas tenu de faire rire comme dans la caricature», soutient Mazen. Laure, au contraire, «aime (s)'amuser, dit-elle, et puis je suis très bavarde, il faut que je remplisse toute la feuille d'éléments, de signes, d'écritures, de formes et d'histoires». Une exubérance joyeuse qui transparaît dans ses surcharges ornementales, ses figures naïves, les rondeurs de son trait, celles de ses têtes de femmes, jamais vraiment graves, même avec les sourcils froncés et les commissures de la bouche tombantes! Même avec une petite phrase lapidaire écrite en arabe sur le front!
Sauf qu'il s'agit là des descriptions «habituelles» du travail de chacun d'eux. Des caractéristiques de leur travail ordinaire qui ne s'appliquent pas forcément, pour ne pas dire pas du tout, aux œuvres de la présente exposition, tant le duo mère-fils s'est amusé à inverser les rôles, à brouiller les pistes, à s'échanger les styles. À s'enrichir tout simplement chacun de l'apport de l'autre. À s'influencer mutuellement. À gagner en liberté. «Cette expérience m'a menée vers une plus grande patience, une plus grande retenue dans le travail, et puis ça m'a fait aborder les motifs auxquels je n'osais pas toucher avant, de peur que mon travail ne soit trop similaire au sien», avoue Mazen. «Quant à moi, je peux dire que j'ai acquis de Mazen un certain découpage des visages et le goût pour la juxtaposition de petits scénarios dans des cases», indique Laure.
Le résultat: en grands formats, des portraits de personnages centraux entourés d'un écheveau de dessins miniatures qui racontent des histoires «improvisées» - «On ne décide jamais à l'avance de ce que chacun va dessiner ou écrire. L'un commence à sa manière, l'autre poursuit avec la sienne», signalent-ils - d'Amours contraires, d'Immeubles volants, de Gens de Beyrouth, de Pommes tentatrices ou encore de Mirages et réalités...
Des dessins tellement fondus qu'ils donnent l'impression d'avoir été réalisés par une seule et même personne. «Il nous arrive d'ailleurs de ne plus savoir qui a fait quoi dans une même œuvre», assurent, de concert, les deux artistes, à la complicité évidente.
Si eux ne le savent plus, alors vous pouvez toujours vous amuser à le deviner!
* Jusqu'au 10 avril. Horaire d'ouverture : de 10h à 19h. Les samedis jusqu'à 14h. Tél. : 01/868290.

