Une fiction puisant sa réalité de la guerre civile avec des personnages d'une extraction sociale plus que modeste. Non des intellectuels ou des nantis, snobinards et redoutables, mais d'anonymes citoyens aux métiers simples, voire d'une affligeante humilité.
Sous les feux de l'action de la plume de l'auteur, pour cette narration aux rebondissements multiples et aux allures d'un palpitant thriller qui approche la vérité sans jamais la dévoiler, une servante, un cordonnier et un marchand de primeur.
Voilà Norma, entre Ibrahim et Hanna, pour une histoire d'amour et de sexe. Avec pour cadre un Beyrouth aux ruelles encombrées, sombres, poussiéreuses dans leur lumière, grouillantes de vie et des paysages de dénuements parfois surréalistes, surtout lors des scènes de combats fratricides dominés par mitrailles, canonnades et éclats d'obus.
Comme un conte (certainement pas de fées, car nul ne parle de grâce et de charme dans ce décor dur où la mort, les haines, les frustrations, la misère rôdent impitoyablement!), les chapitres ont invariablement pour première phrase non pas «il était une fois», mais «voici comment l'histoire a commencé »...
Une histoire à tiroirs où, comme un jeu de miroir, situations, personnages, silhouettes et éclairages prennent des couleurs et des épaisseurs différentes. Jamais les mêmes, comme une mer démontée et insondable, aux vagues recommencées et insaisissables...
Un roman à la narration brillante et presque virtuose, qui saisit le lecteur au collet dès la première ligne car la vie (et la littérature) n'est que mensonge et illusion...
Sur ce schéma qui n'a pas l'onirisme de Comme si elle dormait de l'auteur de Yalo, le roman avance adroitement entre descriptions réalistes d'un Beyrouth hanté par la guerre et l'activité prosaïque d'une morne vie au quotidien, morne, toutefois quelque peu surprenante, avec ses personnages aux contours délibérément brouillés comme pris entre faux et vrai, rêve et barres de prison, besoin d'évasion et de sédentarité...
Entre cet homme qui a toujours voulu émigrer et qui ne le fera jamais et cette femme qui fait croire à deux hommes avec qui elle a couché que chacun est son premier, l'histoire se déroule en murmures étouffés, dans une atmosphère de secrets et de mystères. Secrets et mystères jamais totalement dévoilés, comme ce coffre hérité qui restera l'énigme des dernières pages...
Dans cet opus dense et tendu, mais revenant constamment à l'art d'écrire, l'on en oublie qui a tué qui, qui aime qui, qui hérite de qui et de quoi...
Une maîtresse assassinée par son amant ? Deux hommes qui se haïssent à mort ou apprennent à se découvrir et finissent par sympathiser ? Un homme condamné pour un crime qu'il n'a pas commis et sauvé presque par miracle, « in extremis » ?
Autant d'interrogations que l'auteur jette presque avec désinvolture aux oubliettes pour s'attacher à d'autres questionnements, à d'autres préoccupations, à d'autres révélations...
Peu importe le sens et le fini des détails car le récit, avec son trio de protagonistes entourés d'une multitude de personnages lâchés dans une cité affairée et chaotique, avec des mots simples et une phrase courte, nerveuse et rythmée, demeure captivant de bout en bout.

