Randa Asmar.
L'Allemagne participait pour la première fois à ce festival, dont elle a fait l'ouverture avec deux spectacles du Theater an der Ruhr, dans la mise en scène de son directeur Roberto Ciullis : La mort de Danton de Büchner, et Kaspar de Peter Handke. Cette programmation germanique était activement soutenue par le Goethe Institut à Tunis. Les Français étaient présents avec trois spectacles donnés en fin de festival, avec l'appui de l'Institut français de coopération à Tunis. Il s'agit des Combustibles, texte d'Amélie Nothomb, mis en scène par Stéphane Cottin, et de deux spectacles de Thomas Jolly, Tôa de Sacha Guitry et Arlequin poli par l'amour de Marivaux. Quant au Liban, aucun spectacle ne le représentait, mais une lecture scénique, sensible et digne des extraits de Gibran, faite par Randa Asmar et Joseph Bou Nassar. Autre présence libanaise remarquée : celle de Zahi Wehbé qui a donné un récital poétique de son œuvre et qui a reçu une distinction des JTC.
Répartis sur une dizaine de salles (entre Tunis et Carthage), et avec une moyenne de six par jour, les spectacles commençaient à 16h et finissaient vers 23h. À quelques exceptions près, les pièces tunisiennes étaient présentées une fois et les productions étrangères, deux fois. Peu ou pas de créations en général, mais des reprises pour la circonstance, avec de grands écarts dans les propositions. Si certains spectacles semblent venir d'un autre temps, d'autres se positionnent à la pointe de la modernité. Mais ceux-ci surenchérissent tant dans l'usage des effets (images vidéo, son) et dans le mélange de registres (cabaret, chansons, etc...) que les spectacles finissent pas ressembler à une superposition de clips. À cet égard, Ti amo de la Syrienne Raghda Chaârani est édifiant, ou, dans une moindre mesure, Hobb Story de Lotfi Achour, dont le sujet attire les foules tunisiennes car on y parle ouvertement (mais très modérément malgré tout) de sexe. Parmi les spectacles radicaux, on se souviendra d'Ouverture Alcina, de l'Italien Marco Martinelli, avec Ermanna Montanari qui fait une impressionnante performance de comédienne chanteuse, totalement immobile, avec un imposant travail sur la voix et les sons sur une partition de Luigi Ceccarelli. Mention aussi pour De la race en Amérique, le discours politique de Barack Obama que met en scène José Pliya avec une élégante et pertinente sobriété. Dans ces deux cas, il s'agit d'expériences théâtrales limites.
Confirmant sa vitalité, le théâtre tunisien fait figure de leader de la scène arabo-africaine, avec des propositions scéniques extrêmement réjouissantes. Je pense en particulier à Safar (voyage), spectacle créé il y a une dizaine d'années et dont le metteur en scène Slim Sanhagi offre une nouvelle version. Dans une belle scénographie automnale et crépusculaire, trois personnages beckettiens marmonnent une presque langue, où voisinent arabe et français, silence et sons, comme pour mieux souligner le non-sens de la vie, tout en incarnant des figures dérisoires de notre modernité. Les trois acteurs - Sabeh Bouzouita (qui a aussi écrit le texte), Nooman Hamda, Sofian Dehech - sont remarquables de justesse et de drôlerie. Dans un autre registre, il est difficile de ne pas citer le beau travail de Noureddine el-Ati sur Jusqu'à quand de Jean-Pierre Siméon, dans une traduction de Sonia Zargayounou qui y joue aussi, ou encore à La dernière heure, une réflexion sur la vie et la mort, écrite et superbement interprétée par Leïla Toubal avec d'autres acteurs, sous la direction de Ezzeddine Gannoun. Remarqué enfin Valises. Une fantaisie sur le jeu et la scène à travers une interrogation de la figure de l'acteur, finement écrite par Youssef Bahri, dans une belle mise en scène de Jaafar Guesmi.
Le manque de financement
Ce qui frappe l'attention dans la majorité des productions tunisiennes, c'est qu'elles sont menées par des couples, lesquels couples dirigent eux-mêmes des théâtres. Noureddine el-Ati et Sonia Zargayounou à l'Étoile du Nord. Ezzedine Gannoun et Leïla Toubal à el-Hamra. Taoufik Gebali et Zeinab Farhat à el-Teatro. Raja ben Ammar et Mouncef Sayem à Mad Art (Carthage). À ceux-ci, il convient d'ajouter, même s'ils étaient absents des JTC, Fadhel Jaïbi et Jalila Bakkar au Familia. Très bien tenus et avec des équipes techniques efficaces, tous ces équipements sont des théâtres privés et cachent mal une réalité dure : le manque de financement. Avec très peu de subventions (10 % des budgets) et quasiment pas de mécénat, les artistes directeurs portent leur équipement (a fortiori leurs productions) à bout de bras. C'est dire l'importance de ce festival pour ces équipes afin de montrer leurs spectacles dans l'espoir de les tourner en dehors des frontières.
Un théâtre national existe cependant en Tunisie, et il relève du ministère de la Culture. Il dispose de deux salles de spectacles à Tunis : le Théâtre municipal, en plein centre, sur la célèbre avenue Bourguiba (théâtre géré directement pas le ministère) et le Quatrième Art, que dirige l'acteur et metteur en scène Mohammad Driss, grande figure du théâtre à Tunis et aussi maître d'œuvre des JTC depuis 2005. Avec son œil de lynx, son sourire amène et sa grande qualité d'accueil, il revendique que son festival soit l'occasion de briser les frontières entre les théâtres et ses gens. Mais Mohammad Driss clame aussi le côté bon enfant de sa manifestation. Sans doute pour amortir d'avance les reproches liés aux failles logistiques qui surviennent quotidiennement, et aussi parce qu'il sait pertinemment qu'avec sa petite équipe et des moyens relativement faibles, il ne peut pas subvenir à toutes les attentes et aux besoins des centaines d'artistes et techniciens qui viennent d'un peu partout. Et d'ailleurs il y en a qui se désistent à la dernière minute, comme cette année, on a annoncé l'annulation pure et simple de deux ou trois spectacles programmés (dont un français).
Mais le plus important dans ces JTC, ce sont les occasions de rencontres qu'elles favorisent entre professionnels du Nord et du Sud et entre professionnels tout court. Cette idée de rencontre est le fer de lance de la politique de Mohammad Driss qui aime à se définir comme « marieur » et qui multiplie les rendez-vous et les débats, en invitant aux JTC, outre les équipes des spectacles, des personnalités du monde théâtral francophone. Ainsi tous les matins de 10h à 13h sont organisés des rencontres thématiques, dont la plus marquante cette année, à mon sens, était la rencontre entre les auteurs et à laquelle j'ai eu le plaisir de participer en tant qu'accompagnateur à la scène des écritures dramatiques contemporaines.
Cette rencontre s'est déroulée sur deux matinées. Elle fut brève mais intense. Elle a indiqué la nécessité d'un échange plus approfondi entre auteurs du Sud et du Nord sur l'écriture dramatique pour un plus grand enrichissement des expériences des uns et des autres. Voilà sans doute un axe à développer pour les prochaines JTC qui auront lieu en novembre 2011. Rendez-vous pris avec Mohammad Driss qui, à la question de savoir quelle est sa plus grande fierté aux JTC, répond : elle est encore à venir.

