Fin 2005, le Nord, majoritairement musulman, et le Sud, en grande partie chrétien, du Soudan ont mis fin à plus de deux décennies d'une guerre civile qui a fait plus de deux millions de morts. Le plus grand mouvement rebelle de l'époque, la SPLA, est devenu l'armée du Sud-Soudan. Malgré l'arrêt des hostilités, les relations sont toujours tendues entre le Nord et le Sud. Le Sud, indépendantiste, doit notamment organiser un référendum en janvier 2011 sur une possible sécession.
C'est dans les rangs de l'armée sudiste qu'est entré, en 1996, le jeune Moses Deng Ngong. Le début d'un séjour en enfer. « Pendant l'entraînement, j'ai été battu et maltraité. Les enfants étaient traités comme des adultes, on devait entre autres porter des charges très lourdes. De plus, on vivait dans une situation très précaire. On ne mangeait pas, ou très peu, il n'y avait pas d'eau potable et on dormait dehors. Le soir, on allait dans la forêt chercher à manger », raconte Moses, qui semble nager dans son costume cravate.
Après cette période d'entraînement, Moses est immédiatement envoyé au front. « Je n'avais pas le droit de dire "stop", je n'étais qu'un enfant », se souvient Moses. « En 1998, plusieurs de mes amis sont morts pendant les combats. Nos supérieurs nous obligeaient à apporter de la nourriture aux soldats qui étaient en première ligne », ajoute l'ancien enfant soldat.
« J'ai été démobilisé en 1999. Le commandant de la SPLA a écrit à notre chef d'unité de relâcher tous les enfants qui étaient dans ses rangs. On était plus de 3 500. C'est alors que nous avons rendu nos armes », ajoute Moses, la voix brisée par l'émotion.
Selon Carol el-Sayed, chargée des services communautaires pour l'UNHCR (l'agence des Nations unies pour les réfugiés) au Liban, on recense entre 250 000 et 300 000 enfants soldats à travers le monde aujourd'hui. « Certains sont enrôlés de force, d'autres rejoignent les rangs armés pour se protéger ou protéger leur famille, d'autres se sentent protégés en portant une arme... » explique Mme el-Sayed.
Les conflits armés entraînent souvent des déplacements de population, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du pays en guerre. C'est dans ces situations que les enfants sont séparés de leurs familles, ce qui les rend vulnérables et donc plus facilement influençables au recrutement.
Le recrutement militaire ne concerne pas que les garçons. « Il concerne également les filles, mais de manière différente », indique Carol el-Sayed. « Les garçons rejoignent les forces armées, ils sont impliqués dans l'action, alors que les filles sont utilisées comme esclaves sexuelles », explique-t-elle. « Les enfants soldats sont souvent endoctrinés, drogués et maltraités physiquement. Ces enfants-là subissent un traumatisme à vie », ajoute-t-elle encore.
La clé pour la réintégration de ces enfants soldats est la réunification familiale, estime la spécialiste. L'éducation également fait partie du processus de réinsertion. C'est d'ailleurs ce qui a sauvé Moses. « En 2000, l'Unicef nous a aidés à construire une école. La vie civile est tellement différente de ce que j'ai vécu, relate l'adolescent. J'ai repris mes études, j'ai terminé mon école primaire en 2006, j'avais 18 ans. Je n'avais pas d'argent pour payer ma scolarité. Grâce à un ami du Programme alimentaire mondial de l'ONU, j'ai pu poursuivre mes études secondaires. Je suis maintenant en dernière année et je veux aller à l'université l'année prochaine pour pouvoir étudier le journalisme que je pratique déjà. »
Depuis 2007, Moses travaille pour The Citizen, un quotidien local. « Au début, ça été difficile, j'ai approché le rédacteur en chef pour lui demander qu'il me donne une chance malgré mon manque d'expérience. Sa première réponse a été négative. Mais ensuite, il m'a proposé un stage non payé. Mon but était d'écrire sur tout ce qui concerne les enfants, pour relater leur souffrance et mobiliser l'opinion sur les enfants soldats », explique Moses qui habite aujourd'hui à Khartoum.
À force de détermination, Moses Deng Ngong s'en est bien sorti. Une détermination et un courage salués par l'Unicef qui lui a remis, dans le cadre de ses Medias Awards, en septembre dernier, une mention spéciale visant à saluer l'engagement du jeune journaliste pour la défense de la cause des enfants.

