Écrivain de marine, c'est par la Méditerranée qu'Olivier Frébourg a abordé Beyrouth, le 21 octobre dernier, en passager de la Meuse, le ravitailleur français transformé en ambassade flottante de la diplomatie culturelle par Daniel Rondeau. À bord, des écrivains et des intellectuels des rives méditerranéennes rassemblés pour une traversée de leur Mare Nostrum qui s'est achevée au Salon du livre où Olivier Frébourg a signé l'un de ses ouvrages, Souviens-toi de Lisbonne (éd. La Table Ronde), déambulation mélancolique avec le fantôme d'un amour dans une ville chérie.
Pour Frébourg, le Portugal fut une «grande tocade amoureuse». Tout au long des années 90, il sillonne la patrie de Pessoa «de façon névrotique, du nord au sud, d'est en ouest». Lisbonne, l'écrivain l'a rêvée. Fait intrigant à l'ère pré-Google, son rêve correspondait à la réalité de la ville. «Je me suis retrouvé dans un labyrinthe que je connaissais parfaitement. Je m'y perdais avec volupté en sachant toujours m'y retrouver », explique l'écrivain dont le regard distille une de ces tendresses indissolubles dans le temps que l'on peut avoir pour une ancienne amante.
La tocade fut également une fuite pour Frébourg, alors âgé d'une trentaine d'années. Une fuite «d'un Occident et d'une Europe que je trouvais sans vie, aseptisés, sans saveur, sans odeur. Et où j'avais le sentiment qu'aucune voie possible et nouvelle ne pouvait être tracée». Le Portugal fut enfin un « tremplin », à partir duquel Frébourg a commencé « à larguer les amarres ».
Le voyage, comme la mer, entre dans la composition de l'oxygène de notre écrivain. Le voyage authentique, et non ses ersatz qu'autorisent aujourd'hui la télévision et Internet, médias du « spectaculaire du voyage », écrans représentant le monde de « façon aseptisée et plate». Pour ce fumeur de cigarillos à la voix légèrement érodée, «le voyage est une expérience personnelle et une quête. Une quête intellectuelle ou spirituelle, la recherche d'un parfum, d'une sensation, d'un lieu imaginaire et rêvé».
L'humanité des ports
Quand il s'agit de voyager, Frébourg, fils de capitaine au long cours, préfère «caresser la peau du monde par ses ports». Des ports, Frébourg en aime «l'humanité». «Je ne me lasse jamais de voir un navire, d'imaginer son histoire, la vie des hommes à bord. J'aime l'humanité portuaire qui est celle des dockers, des lamaneurs, des manutentionnaires avec leurs rites et leurs codes ».
Le port est également un moyen, sensuel, d'aborder un pays. «Quand on arrive par mer, le pays se dévoile peu à peu, vous le sentez, vous le devinez à travers les brumes.»
Le problème étant, aujourd'hui, la dérive des ports. «Avant, les ports étaient des lieux de brassage, des lieux ouverts. Aujourd'hui, avec la conteneurisation et l'omniprésente paranoïa, ils sont entourés de grilles. Ils deviennent des lieux de travail interdits aux gens qui y sont étrangers. C'est d'une tristesse terrible.» Mais que l'on se rassure, il existe encore des ambiances portuaires formidables, note Olivier Frébourg. «Il faut aller les chercher.»
Frébourg, qui s'est choisi Flaubert pour père littéraire, regrette-t-il de n'avoir pas été marin? «Sans doute. Mais, pour moi, écrivain et marin sont un même métier, Ulysse et l'Odyssée, une métaphore de la navigation et de
l'écriture.»
En authentique écrivain voyageur, Frébourg avait besoin d'un port d'attache. C'est en Normandie, à Sainte Marguerite sur Mer, 510 habitants, que l'écrivain a «posé ses livres». Là, sur la côte d'Albâtre, sa terre natale et celle de ses ancêtres, l'écrivain peut interroger ses origines et « contempler la mer ».« J'aime aller dans le fracas du monde, mais j'ai aussi besoin de cette retraite de solitude et d'écriture en Normandie.» C'est là aussi qu'il a posé sa maison d'édition, «Les Équateurs», sa «petite parcelle de liberté » où il peut faire ce qu'il veut «sans censure, ni pression».
Sa prochaine fuite pourrait-elle le mener à Beyrouth? «Un lien extrêmement affectif se crée entre ce pays, les écrivains et la France», estime Frébourg. «Au Liban, on est capable de faire une fête à tout casser tout en sachant que demain, ça peut être la guerre. Ces principes d'incertitude et d'instabilité sont aussi ceux de l'écriture.»
Du même auteur : Roger Nimier. Trafiquant d'insolence (1989), prix des Deux-Magots en 1990, et Un homme à la mer (2004).

