Le visage émacié, le nez un peu trop proéminent, les yeux bleu de mer, les cheveux châtains et lisses presque toujours sagement tirés vers l'arrière, la silhouette fine et gracile, Pina Bausch n'a pas toujours eu la vie facile, pas plus que le succès à portée de main dès les premiers pas...
Née en Westphalie à Solingen en 1940, la future ballerine est surtout préoccupée à capter la vie et ses pulsations à l'hôtel que ses parents gèrent. Mais très vite, fascinée par la fluidité du mouvement, la jeune fille s'inscrit aux cours de ballet à Essen et la destinée d'artiste est déjà toute tracée...
De la Julliard School à New York où elle suit les directives de Paul Taylor et Antony Tudor aux premières sollicitations du Metropolitan Opera, en passant par les collaborations avec Kurt Joos et Jean Cébron, Pina Bausch est propulsée pour être la directrice de la Folkwang-Hochschule à Essen en Allemagne.
Et l'engrenage s'enclenche, non sans beaucoup de réticences du côté aussi bien de la presse que du public. La vision de Pina Bausch de la danse et du danseur est avant-gardiste et inédite. Concilier en un style expressionniste neuf grands mouvements abrupts, anatomie du corps (et explorer sans crainte toutes ses possibilités), fluidité et souplesse du buste, mélanger jeu d'acteur et paroles, tout cela ne passe pas facilement la rampe.
Le spectateur est un peu désarçonné et secoué par cette danse qui n'en est pas une...
Une expression scénique qui oscille entre le théâtre et la danse, le verbe et le geste, l'émotion et le dépouillement, tout cela n'est pas encore très clair, admis...
Un nom phare
Mais au bout du compte, la chorégraphe et la danseuse s'imposent et ce n'est guère hasard si la compagnie a pour nom Tantztheater Wuppertal (danse théâtre de Wuppertal). Un nom phare qui devient une référence et une des institutions les plus demandées au monde pour la scène
internationale...
Quand Pina Bausch donnait ses spectacles au Théâtre de la ville à Paris, cela se jouait toujours à guichet fermé. Est-il besoin encore de parler du talent d'une chorégraphe dont on attendait avec dévotion et curiosité les créations ? Plus d'une cinquantaine de créations, percutantes, chargées d'humour et de poésie, qui ont fait le tour du monde et ébloui le public.
De Fritz en 1974 jusqu'au Chili Stuck en 2009, en passant par Café Muller (1978), Nur du (Seulement toi) en 1996, le parcours de cette grande dame de la danse contemporaine allemande a certes séduit les foules, mais aussi soulevé de grandes interrogations...
On reste toujours rêveur (même si aujourd'hui cela semble aller de soi) devant ses scénographies qui sortent des chemins battus. On se souvient avec amusement mais aussi un certain respect de ses montagnes de roses, de ses champs d'œillets, de ses cascades d'eau et de ses murs couverts d'une végétation foisonnante... Sans parler de son érotisme léger avec des robes longues et faussement moulantes pour des femmes aux cheveux longs dénoués et des hommes sanglés dans des costumes deux-pièces ou torses nus...
On redécouvre avec plaisir ses relectures des grandes partitions classiques, notamment cet émouvant Orphée et Eurydice de Gluck (programmé récemment sur Arte) où les danseurs semblent être nés pour ces phrases musicales qui revêtent, par-delà leur étonnant dépouillement, brusquement une ampleur et un tragique insoupçonnés...
Révéler le corps et lui faire dire ce que les mots refusent ou taisent, telle semblait la préoccupation de Pina Bausch. Tout en dénonçant les codes de la séduction, la chorégraphe couverte de lauriers (prix Nijinski, prix Goethe et Bessie Award en 1984) n'en traque pas moins les aléas et les chances de bonheur dans la parité femme-homme, tout en creusant les affres de la solitude humaine...
Pour les cinéastes (les plus inventifs et les plus géniaux), Pina Bausch a été une muse incomparable. Elle sera la princesse aveugle de E la nave va de Fellini où elle rejoue son Café Muller, splendide et touchante autobiographie dansée de son enfance. Pour Pedro Almodovar, elle assure l'introduction de Parle avec elle.
Aujourd'hui que les lumières de la scène se sont éteintes à jamais, Wim Wenders se penche sur son parcours et compte tirer un film en 3D pour restituer l'esprit et le legs d'une chorégraphe qui n'a pas dit son dernier mot et encore moins tracé son dernier
geste...

