Ici, un jeune garçon colle sa bouche à la vitre latérale et supplie le conducteur de lui donner 500 LL. Là, un autre tente avec insistance d'amadouer une femme au volant, imperturbable d'abord, qui finit par montrer des signes d'exaspération. Plus loin, une fenêtre s'entrouvre. Une conductrice glisse une friandise et un billet de 1 000 LL à un enfant. La horde de garçonnets se précipite alors vers la voiture et s'y agglutine, les pieds sous les roues, priant, suppliant, insistant. Ils s'arrachent les quelques friandises et billets que leur donne la femme émue par le poignant spectacle. Ils demandent aussi de l'eau. Mais la conductrice leur adresse un geste d'impuissance. Quelques malchanceux, n'ayant rien reçu, jurent, pleurent et frappent contre la vitre de la voiture. Ils redoublent d'efforts pour recevoir, ne serait-ce qu'un tout petit quelque chose. Ils essuient même la voiture avec leur tee-shirt et leurs mains, espérant attendrir la femme qui n'a plus rien à leur offrir. Mais en vain. Le cortège de voitures s'élance sur ordre de l'agent. La conductrice peine à éloigner les enfants agrippés au véhicule, craignant de les blesser. Elle parvient, tant bien que mal, à dégager sa voiture et à prendre le large. Les enfants finissent par se partager ce qui reste des friandises. Ils se passent aussi la seule bouteille d'eau qu'ils possèdent.
Une interdiction non appliquée
Mohammad, Accache, Ali, Oussama et les autres se faufilent entre voitures et camions qui roulent déjà. Ils se postent de part et d'autre de la route, dans l'attente d'une autre fournée de généreux bienfaiteurs. L'un d'eux se couche sur le trottoir, visiblement fatigué. Ces enfants semblent livrés à eux-mêmes. Ils font groupe à part et ne s'approchent guère des vendeurs ambulants qui proposent aux automobilistes un tas d'objets inutiles. « Je suis seul. Je n'ai personne. Je ne sais pas où sont mes parents », dit Mohammad, qui avoue 10 ans, le visage marqué d'une cicatrice. « Je vis avec une dizaine d'enfants dans les ruines d'une maison, tout près d'ici, raconte-t-il. Je gagne entre 5 et 10 000 LL par jour et me nourris avec cet argent. » « Donne-moi de l'argent, s'il te plaît, tante. Je t'embrasse la main si tu me donnes un peu d'argent », supplie-t-il en arabe, dans un accent étranger.
En cette saison de vacances, c'est sur toutes les routes du Liban, du nord au sud, en passant par la capitale, que les enfants des rues se livrent à la mendicité. Aussi bien sur les grands axes qu'au beau milieu des quartiers, ils font la manche dès les premières heures du jour, répétant inlassablement leur litanie de prières, d'injonctions, de supplications. Rien n'a changé depuis le 7 août, date à laquelle a été publiée une décision administrative du mohafez du Mont-Liban par intérim, le juge Antoine Sleiman, interdisant la mendicité sous toutes ses formes dans la région du Mont-Liban. Certes, au lendemain de cette décision, les agents de l'ordre ont bien tenté d'empêcher mendiants et vendeurs ambulants d'aborder les automobilistes en les pourchassant. Mais les choses ne sont pas allées plus loin.
Ce jour-là, rond-point Chevrolet, Hassan, qui dit avoir 8 ans, fuit de toutes ses jambes un homme en tenue civile, l'air menaçant, sac au dos, téléphone portable à l'oreille. « Ils harcèlent les automobilistes », dit l'homme tout haut comme pour expliquer son agressivité, refusant d'en dire plus. Un chauffeur de taxi lance de son côté : « Ce sont tous des Syriens. » Haletant, Hassan raconte qu'il est orphelin et qu'il vient tous les jours de Tripoli en taxi-service avec son frère. Mais aussitôt surgit un vendeur ambulant qui lui hurle quelque chose dans un jargon incompréhensible. L'enfant détale sans demander son reste, rejoignant un groupe de petits mendiants et de vendeurs ambulants qui tentent de se mettre à l'abri.
Une rue plus loin, à Furn el-Chebbak, c'est une fillette de 8 ans aussi, Noura, le visage crasseux, les cheveux sales et décolorés, qui demande l'aumône. « Ma mère est malade et ne s'occupe pas de moi. Mon père s'est remarié », récite-t-elle, comme une leçon qu'elle a apprise par cœur. Noura raconte qu'elle vient tous les matins en bus de Sabra et qu'elle gagne environ 6 000 LL par jour. « Les gens sont gentils, ils me donnent de l'argent », dit-elle à voix basse. Difficile de croire que cette fillette se déplace toute seule en ville. Un vieux vendeur de billets de loterie affirme, lui, que chaque matin, Noura et les autres petits mendiants sont déposés là par des adultes. « Chaque homme s'occupe de deux à trois enfants », précise-t-il.
Syriens, Libanais, Palestiniens, mais surtout apatrides
Ces deux exemples confortent la théorie que nombre d'enfants sont poussés à la mendicité et contrôlés par des mafias ou par des adultes. Déposés le matin sur les routes en camionnette, ils font la manche toute la journée et ne sont récupérés qu'en soirée. Une théorie que confirme John Eter, directeur de la Maison de l'espérance de l'Agape Children Society, établie à Kahalé, qui recueille et héberge, sur ordre du tribunal pour enfants et avec l'aide des FSI, « les enfants victimes », comme il les appelle, principalement « ceux qui vivent et dorment dans la rue, car ils n'ont pas de parents ni de toit ».
M. Eter précise que la grande majorité des petits mendiants vient de Syrie et que leur nombre augmente durant les grandes vacances scolaires. C'est peut-être la raison pour laquelle les donateurs ne s'intéressent pas de près à ces enfants. C'est aussi sans aucun doute la raison pour laquelle le gouvernement ne s'attaque pas à ce problème mais diminue régulièrement les fonds alloués à l'institution, affiliée à la Société libanaise évangélique. « Depuis 2003, le budget alloué à notre établissement par le ministère des Affaires sociales a diminué de presque 90 % », déplore M. Eter, affirmant qu'il n'a reçu que 75 millions de LL pour l'année 2008, alors qu'il héberge, prend en charge, réhabilite et alphabétise plus de 40 enfants, dont une bonne partie sont libanais.
Car les enfants des rues viennent aussi des quartiers défavorisés de Tripoli, des camps palestiniens et des banlieues pauvres. Ils appartiennent également aux communautés kurde, nomade, égyptienne, irakienne, soudanaise... Issus de familles pauvres et éclatées, où règnent la violence domestique, les menaces et les viols, ils sont jetés à la rue par des parents irresponsables et parfois confiés à des adultes qui « les gèrent » en les forçant à faire la manche.
« Il n'y a de pire lieu que la rue », estime John Eter, racontant que les enfants mendiants livrés à eux-mêmes n'ont parfois d'autre choix que de dormir sur place et de se nourrir dans les poubelles. « Ils ingurgitent tout ce qu'ils trouvent, même du whisky. Il ne faut pas s'étonner qu'ils deviennent dépendants de certaines substances qu'ils respirent, notamment à des solvants, comme le "thinner" ou autres, sans parler de la délinquance et de la violence », remarque-t-il. « Même lorsqu'ils sont placés à la Maison de l'espérance, ils risquent d'être récupérés par leurs parents et d'être de nouveau forcés à la mendicité », assure-t-il, ajoutant que ces enfants prennent parfois la fuite.
L'institution fait face à un autre problème de taille. « La plupart de nos jeunes pensionnaires sont apatrides car ils n'ont pas de papiers d'identité. D'eux d'entre eux de 16 et 17 ans ont dernièrement été arrêtés par les forces de l'ordre et emprisonnés, alors qu'ils passaient une journée à l'extérieur du centre d'accueil. Ils étaient pourtant en possession de la carte d'identification délivrée par l'institution », affirme le directeur.
En 1999, lorsqu'a été créée la Maison de l'espérance sous le patronage d'Andrée Lahoud, épouse de l'ancien président Émile Lahoud, l'espoir était grand de remédier, même partiellement, au problème des enfants des rues. Mais aujourd'hui, le Liban, pourtant signataire de la convention internationale des droits de l'enfant, se désintéresse totalement du dossier. Preuve en est, aucun programme n'a accompagné la récente décision du mohafez du Mont-Liban d'interdire la mendicité.


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine