Tarif Khalidi s'est penché sur le cas de Melhem Kassem après en avoir longuement entendu parler par les habitants de la région. « Je me suis rendu compte que l'étude du banditisme permettait de mieux sonder la mentalité rurale de l'époque, par l'analyse des légendes associées à ce phénomène, explique-t-il. Ces bandits sont des figures historiques dotées d'une aura romantique, doués pour une sorte d'absence-présence qui alimente la légende, et des exploits transmis de génération en génération. »
La principale question que se pose M. Khalidi dans sa recherche sur Melhem Kassem, c'est de savoir si son cas s'adapte au modèle dressé par le fameux historien britannique Eric Hobsbawm sur les bandits dans son ouvrage Bandits, édité en 1969. Hobsbawm a relevé les points suivants : les racines du banditisme sont profondément ancrées dans le milieu rural, les bandits ont besoin du support de bienfaiteurs, ils prospèrent surtout à des époques intermédiaires, comptent des alliés dans le prolétariat rural, utilisent leurs armes pour se faire respecter, constituent un cas de rébellion paysanne et peuvent aussi être les précurseurs de certaines révoltes populaires. Par ailleurs, l'historien a souligné que les bandits commencent typiquement leur histoire en tant que victimes d'injustice, qui se mettent à voler des riches pour donner aux pauvres, ne tuent qu'en légitime défense, sont admirés par leur communauté, meurent des suites d'une trahison et, enfin, sont les ennemis de la noblesse rurale plutôt que celle du roi. Il conclut en affirmant que la morale de l'histoire des bandits, c'est que les hommes pauvres ne doivent pas nécessairement rester humbles, et redonnent ainsi « de la virilité à un milieu rural émasculé ».
M. Khalidi affirme qu'il a eu le loisir de constater que Melhem Kassem répondait parfaitement à cette description universelle des bandits. Les versions sur le début de son histoire sont nombreuses et variées, ainsi que celles qui détaillent ses évasions spectaculaires. Il explique que l'exploit majeur de Kassem, « c'est quand une fois capturé par les Français et attaché à un poteau pour être exécuté, il a mordu l'oreille d'un soldat et s'est enfui... en emportant le poteau avec lui. Arrivé sur les rives du Litani et ne sachant pas nager, il a crié "Ali !"... et s'est retrouvé sur l'autre rive ».
Même les descriptions du caractère de Kassem ne concordent pas : certains le disent hautain, d'autres respectueux de tous. Il était, selon la légende, généreux au point d'être continuellement sans le sou, a eu onze femmes et plusieurs familles, et cédé tous ses terrains. Il était en constante situation de rébellion contre Jamal Pacha. Il était aussi aimé de toutes les composantes communautaires de la Békaa, si bien que les chrétiens disaient qu'il avait une croix sur le bras. Lui-même, toujours selon la légende, croyait fort en l'imam Ali et la Vierge Marie et, tout en étant musulman croyant, baptisait ses enfants.
Comme dans le modèle de Hobsbawm, la légende de Kassem a connu son apogée à une époque intermédiaire, entre la disparition de l'Empire ottoman et l'avènement du mandat français. Toujours selon M. Khalidi, il a redonné une image virile à sa campagne opprimée. « On peut se demander si, dans son cas, la guerre civile de 1975-1990, dans laquelle la Békaa était relativement peu engagée, n'a pas servi à raviver sa légende de redresseur des torts », constate le chercheur.
Héros populaires ou en quête d'une promotion sociale ?
La théorie de Hobsbawm, Youssef Moawad la conteste. Pour lui, les brigands étaient souvent cruels avec leur entourage et leurs communautés, même s'ils étaient respectés et admirés dès qu'ils défiaient les autorités. « Les derniers de ces brigands de grands chemins, habillés en "cherwal" et fusils sur l'épaule, je les ai connus enfant, parce qu'ils venaient voir mon père, qui était un grand avocat pénaliste à Zghorta », a-t-il raconté.
Il parle du cas de deux brigands zghortiotes du XIXe siècle, Sleimane Moawad et Moussa Akouri, qui ont défié les autorités durant un an, entre octobre 1881 et octobre 1882, avant d'être tués. « Certains les considéraient comme de vulgaires bandits, d'autres comme des héros, explique-t-il. Rustum Pacha a détaché de très nombreuses troupes pour les poursuivre, ce qui lui a valu à l'époque les critiques des Français. »
M. Moawad explique que les deux hommes ont commencé comme des bandits de grands chemins, attaquant à main armée les passants en pleine route. La popularité de ces brigands était accrue par les vexations régulières des forces armées d'alors à l'encontre de la population.
Prenant l'exemple des deux hommes pour point de départ, M. Moawad estime que l'assertion de Hobsbawm, selon laquelle le banditisme obéit à des règles universelles, est à nuancer. « Le banditisme en Méditerranée a ses caractéristiques propres, explique-t-il. Ici, il n'y a pas de Robin des Bois. La ligne de démarcation sociale n'est pas si bien définie : ainsi, un bandit peut devenir gendarme à une étape ultérieure. De plus, les bandits locaux ne peuvent être considérés comme les précurseurs d'une révolte quelconque puisqu'ils avaient des protecteurs. »
Le professeur s'est interrogé sur ce qui poussait les hommes à devenir brigands. Pour lui, ce n'est pas pour mettre en évidence le mécontentement populaire, mais tout simplement pour l'argent et le pouvoir. Le manque de justice et l'absence d'un sentiment de culpabilité leur ont donné un sentiment d'impunité, selon lui. Ils se disent qu'au pire des cas, ils se feront pardonner et s'intégreront dans le système, devenant gendarmes ou informateurs. Mais ils avaient un réel mépris pour la loi et l'autorité centrale.
M. Moawad considère qu'à cette époque, le banditisme était souvent perçu comme une alternative à la pauvreté. « Ces gens-là ont du sang sur les mains, mais volontairement et uniquement pour la reconnaissance sociale, pour devenir des sortes d'« abadayes », ce qui constituait une promotion sociale », conclut-il.


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