De Kharpet à Gumri, d'Eghvart à Lenikanan, de villages en villes, de régime stalinien à manque de moyen et de travail, cet artiste, qui a substitué la peinture à la parole, a expérimenté l'indicible des régimes totalitaires. Même celui d'être interné parce que sa peinture ne pouvait décrire les félicités des masses ouvrières...
Mais un conte bleu, un destin touché par une baguette magique, devait illuminer les jours de Pertian vers l'âge de soixante-cinq ans. Après une vie de galère et de ballottements, véritable roman noir à la Dickens, un fin connaisseur d'art au regard averti se penche sur ses toiles exposées dans un marché aux puces. Dès lors, il est pris en charge et son œuvre a tout le loisir d'éclore en terrain gardé, sauvegardé...
Pour sa première exposition au Liban, après ses récents triomphes à Las Vegas, Montréal et New York, Édouard Pertian offre les images de son monde marqué par la miséricorde et la mansuétude de Dieu... Désarroi, dénuement, lumière, mélancolie, isolement, saisons changeantes et ruines calfeutrées dans des champs lointains sont le témoignage d'un passé qui ne resurgit plus de l'ombre...
Tout d'abord, cet autoportrait de l'artiste dans la pure lignée des tourmentes « vangoghiennes » avec un regard fiévreux, des hachures rongeant le visage et un amas de couleurs sombres et violacées. D'emblée, voilà le message de cette prolifique créativité marquée au sceau des années de plomb et des vies privées d'espoir...
Mais l'imaginaire et le rêve sont des bouées de sauvetage... Échappée belle vers la nature, les animaux, ces fabuleux amis des hommes, et vers les lieux de prière hélas souvent désertés par une humanité en quête de réalité réconfortante...
Et s'égrènent, au fil des tableaux, dans un ton oubliant parfaitement toute modernité ou confort contemporain, des paysages à la fois magnifiques et touchants. Touchante élégie d'une longue complainte aux modulations douces, mais parfois poignantes.
Des lavandières vaquant à leurs tâches quotidiennes, des ruelles étroites entre des maisons délabrées, quelques hameaux dominés par le silence, oubliés et perdus en terre d'exil, des chevaux caracolant dans des prairies inondées de lumière, un cerisier en fleurs telle une mariée croulant sous les cascades de tulle, un vieux violoncelliste donnant un concert sur une chaussée de fortune à trois chiens
errants...
Elles sont, dans leur profonde simplicité, d'une éloquence inouïe ces toiles d'Édourd Pertian... Elles témoignent du drame de l'humanité dans ses moments de solitude, d'abandon, de dénuement. Une curieuse tranquillité habite pourtant ces lignes au tracé souvent incurvé comme une tourmente secrète. Tourmente et angoisse certes révélées, mais soigneusement enfouies au fond du cœur comme un chagrin dont on évoque pudiquement le souvenir. Tonalités drues et grisâtres avec quelques timides émergences d'aplats de couleurs ramenant la joie de vivre dans ces scènes de la vie quotidienne au pied de la terre du mont Ararat...
Et qui dit terre d'Ararat, dit églises ancestrales, avec leur architecture typique au dôme conique... Pour Édouard Pertian, les lieux de prière sont sans nul doute omniprésents dans cette série de tableaux vouant un vibrant hommage à la nature. Des églises trapues et aux portes ouvertes, jaillissant d'un halo de lumière, érigées au haut d'un monticule, toujours en ruine... Ruines mystérieuses, livrées à un ciel changeant avec des nuées d'oiseaux migrateurs. Oiseaux porteurs de tous les échos du monde pour une vie différente, meilleure. Comme cette peinture qui en dit plus long, dans sa sobriété et son extrême simplicité, sur l'exigence de l'être aux portes du troisième millénaire...

