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Culture - Rencontre

De la musique encore et toujours chez les Succar

Presque un demi-siècle de dévotion pour la musique. Toufic Succar et Nenna Bakhtanassar, mari et femme au quotidien, n'en continuent pas moins de faire dire aux gammes les déclarations les plus originales, les plus enflammées...
Rencontre avec deux musiciens à l'âge vénérable, au moment où ils lancent dans les bacs, avec un touchant et humble enthousiasme juvénile, leurs nouveaux CD. Autour d'un café, costume gris et cravate rayée pour Toufic Succar à la vue qui baisse (à cause d'une cataracte congénitale) et des oreilles un peu dures malgré les appareils qui pointent leurs fils, et chemisier rose en coton avec cheveux courts et lunettes rondes pour Nenna Bakhtanassar, qui parle de son attachement au piano tout autant qu'au qanun dont elle tire des sonorités parfaitement levantines, mais aussi qui voisinent parfois celles du clavecin. Bien sûr, l'art de pincer les cordes a plus d'un secret.
 Discussion à bâtons rompus, ponctuée de souvenirs doux-amers d'une longue et riche carrière où la joie le dispute à certains moments d'amertume ou de déception. Amertume et déception qui pointent dès le premier aveu... «Comment comprendre qu'après 33 ans de professorat on empoche seulement une indemnité de 400 dollars?» s'interroge Nenna Bakhtanassar en parlant de la fin des années d'enseignement de Toufic Succar.
Orageuses fluctuations de la livre libanaise dans le temps, supercherie des devises qui chutent ou grimpent au gré des événements, anarchie du système social de rémunération?
 En défendant farouchement les intérêts de son compositeur de mari, Nenna Bakhtanassar livre en toute simplicité une phrase qui en dit long sur le déplorable statut de l'enseignant, toutes notes, catégories et disciplines confondues !
 Mais de la musique avant toute chose, de la musique encore et toujours, comme dirait Verlaine.
Dans une laborieuse carrière englobant composition, enseignement et interprétation, les époux Succar, profondément et incurablement mordus de musique, ont encore largement du pain sur la planche...
La preuve, le dernier et récent cycle de concerts de la pianiste ukrainienne installée au Liban, Tatiana Primak-Khoury, qui incluait dans son menu, rendant un vibrant hommage aux compositeurs libanais (Georges Baz, Boghos Gelalian et Houtaf Khoury), un opus pour clavier de Toufic Succar.
Aujourd'hui sur le marché deux CD, différemment intéressants, où Toufic et Nenna font miroiter toutes les facettes de leur talent. Ils conjuguent avec dextérité la beauté et la singularité de la musique orientale avec la richesse de la polyphonie occidentale.

Le quart de ton...
Successivement professeur (33 ans de carrière !), directeur (de 1964 à 1969) au Conservatoire national supérieur de musique et chef dirigeant de chorale, Toufic Succar est celui qui, en 1954, a prouvé que le quart de ton pouvait être harmonisé !
Son cinquième et dernier CD ravira sans nul doute les «pianophiles» car ils y trouveront 14 pièces faciles pour piano tirées du folklore libanais. Cela va de Ar Rûzänä  à Tahte z Zaytouné, en passant par Ya Blädi Ganni...Mais aussi des variations sur un thème oriental et un menuet, le tout interprété au clavier par Tatiana Primak-Khoury.
Pour ce fervent admirateur de Bach, Mozart, Beethoven et Chopin, la musique demeure, de son propre aveu, «la combinaison des sons agréables à l'oreille». Et d'ajouter : «Dans ce CD, le folklore, venu par voie orale, est le reflet de l'âme d'un pays. Je le revisite. En prenant un thème, je l'harmonise et le développe.»

Du piano au qanun...
Férue de la foisonnante et riche littérature du clavier à laquelle elle revient d'ailleurs souvent depuis l'âge de sept ans, Nenna Bakhtanassar n'en pince pas moins aujourd'hui pour le qanun. Le qanun, cet instrument éminemment oriental que lui conseille judicieusement d'étudier en profondeur son musicien de mari afin d'étendre et de faire évoluer ses possibilités d'expression d'interprète...
Nenna rêvait pourtant initialement de « nay », mais le vent a dévié et soufflé autrement...
Aujourd'hui, le nouveau CD de Nenna Bakhtanassar, qui voudrait « s'exprimer musicalement et d'une manière élevée», est un vrai moment de bonheur.
 Avec ses sonorités délicates qui s'apparentent au clavecin, surtout dans le registre occidental, le qanun fait résonner et vibrer, en toute élégance et une harmonie insoupçonnable, des pages de Bach, Rameau, Scarlatti, Haendel, Satie, Schumann, Mozart, Tchaïkovsky, Scriabine, Bartok. De prélude à menuet, en passant par une « gymnopédie », une sarabande ou une sonate, les cordes pincées du qanun par Nenna Bakhtanassar franchissent allègrement l'émotion et traversent, en toute délicieuse intrépidité, les frontières de l'espace et du temps...
« Mais je présente aussi dans ces sillons la polyphonie de mon mari, une fugue orientale d'un quart de ton et c'est original », souligne Nenna Bakhtanassar, et d'ajouter : « Ainsi une Suite libanaise en Bayäti sans oublier de mentionner trois chants de la tradition arménienne et une fantaisie sur Auld lang Syne... ».
Les tasses de café sont vides. On ne refait pas le monde facilement, notamment au pays du Cèdre, et ça tout le monde en est plus ou moins conscient...
Mais pour deux musiciens qui ont accompagné au sommet le mouvement du monde musical au Liban y a-t-il encore, en dépit de tout, des souhaits à formuler ?
Grand éclat de rire de Toufic Succar qui cille des yeux, porte sa main sur ses cheveux blancs sagement peignés et déclare, avec une candide bonhomie : « Oui, promouvoir les compositeurs libanais ! »
 Et sa femme, impénitente éducatrice, tout en faisant valser la tasse de café vide entre ses doigts, de déclarer: «Et donner aussi et surtout une étude de base au public...»
Rencontre avec deux musiciens à l'âge vénérable, au moment où ils lancent dans les bacs, avec un touchant et humble enthousiasme juvénile, leurs nouveaux CD. Autour d'un café, costume gris et cravate rayée pour Toufic Succar à la vue qui baisse (à cause d'une cataracte congénitale) et des oreilles un peu dures malgré les appareils qui pointent leurs fils, et chemisier rose en coton avec cheveux courts et lunettes rondes pour Nenna Bakhtanassar, qui parle de son attachement au piano tout autant qu'au qanun dont elle tire des sonorités parfaitement levantines, mais aussi qui voisinent parfois celles du clavecin. Bien sûr, l'art de pincer les cordes a plus d'un secret. Discussion à bâtons rompus, ponctuée de souvenirs...
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