«L'un des auteurs arabes les plus respectés du XXe siècle.» C'est en ces termes que les médias ont qualifié Tayeb Salih en annonçant la nouvelle de sa mort la semaine dernière à Londres, où il vivait en exil. Et une remarque du piquant Pierre Assouline sur son blog: «L'un des plus grands écrivains de langue arabe était soudanais. Et comme souvent, il faut qu'il disparaisse pour que sa présence s'impose.» Il y a certainement une grande part de vérité dans ces propos. Les libraires beyrouthins annoncent déjà une rupture des stocks de son œuvre la plus importante et la plus connue, Saison de migration vers le Nord (Mawssim al-Hijra ila Ashamal, 1966).
Cet ouvrage, devenu un classique de la littérature arabe du XXe siècle, avait fait l'effet d'une bombe lors de sa parution. Il a été censuré sur le tard par le gouvernement islamiste de Khartoum au début des années 1990 en raison de scènes sexuellement explicites, au grand dam de Tayeb Salih qui semblait s'être réconcilié avec le régime au cours des dernières années, selon les médias locaux. Et pourtant Saison de migration avait été déclaré en 2001 «le roman arabe le plus important du XXe siècle» par l'Académie de la littérature arabe, établie à Damas. Il est considéré comme un classique moderne et est enseigné dans certaines écoles et universités. Des associations soudanaises avaient demandé à ce que Salih soit candidat pour le prix Nobel de littérature. Quelques-uns disent que si l'Éyptien Naguib Mahfouz, décédé en 2006, n'avait pas remporté cette prestigieuse distinction en 1988, c'est Salih qui aurait été l'autre premier Arabe à la recevoir. «Pas sûr pour autant que ce Gracq arabe aurait eu le même succès de librairie que le très balzacien et prolifique Mahfouz», rétorque Christophe Ayad, dans Libération.
Toujours est-il que c'est non pas le grand prix littéraire, mais plutôt la grande faucheuse qui apporte au romancier la reconnaissance du... grand public... Ainsi va le monde. Ce même monde divisé entre nord et sud, entre Occident et Orient, entre africanité et arabité qui a inspiré Tayeb Salih.
Dans Saison de migration, il traite notamment de l'impact du colonialisme, il ose affirmer que les déracinements sont des sources de violences et évoque, pour finir, la possibilité de cohabitation et de complémentarité entre l'Occident et l'Orient. Pour illustrer cette idée, l'écrivain soudanais utilise des décors métaphoriques tels que le fleuve aux rives nord et sud pour symboliser la division immémoriale entre les deux camps en même temps que leur rapport de dépendance réciproque.
Lors d'une conférence donnée à l'AUB en 1980, Salih avait indiqué que s'il a contribué un tant soit peu à la littérature arabe, c'est sans doute à travers son prêche pour la tolérance. «J'ai créé un monde en conflit où rien n'est sûr. Sur le plan de la forme, cela se traduit en deux voix antagonistes qui mettent le lecteur devant un choix et l'obligent à prendre position.»
Dans un contexte culturel arabe marqué par des récits réalistes ou inspirés de Sartre ou Camus, Tayeb Salih a livré dans une prose pétrie de sensualité l'histoire d'une séduction/répulsion entre l'Orient et l'Occident. Il fallait oser écrire l'histoire de Moustafa Saïd, ce personnage fort sombre. Jugez: s'étant occidentalisé, rentré dans le moule, il tue sa femme, en pousse deux autres au suicide, sort des geôles anglaises et refonde un foyer dans son pays d'origine, le Soudan. Sa préoccupation semblant être le mal du pays d'adoption, ce refoulement le jette dans une histoire d'amour hystérique. Toute une génération d'écrivains s'est trouvée captive de l'emprise libératrice de ce roman. Noces de Zayn, Le Palmier nain de Oued Hamid, Bendarchah, Lumières de nuit allaient prolonger son travail sur l'imaginaire métissé, le don et la fertilité du Nil, l'érotisme, l'exil et l'étrangeté.
Né en 1929 dans un village du nord du Soudan, Tayeb Salih a étudié au Royaume-Uni et travaillé pour le service arabe de la BBC ainsi qu'au siège de l'Unesco à Paris.
Cotraducteur avec Abdelwahab Meddeb de l'édition française de Saison de migration (éditée par Farouk Mardam Bey chez Sindbad/Actes Sud), Fady Noun indique que ce chef-d'œuvre de Salih est un texte typique des années soixante, un roman universel. «Il illustre le choc des cultures, l'affrontement entre l'Orient et l'Occident, la crise identitaire, des thèmes récurrents de la littérature arabe. Mais Salih l'a fait avec des techniques nouvelles et en introduisant cette dimension très particulière de la nature soudanaise», conclut notre confrère qui est lui-même auteur et familier de ces thèmes.
Tayeb Salih, à lire pour mieux comprendre l'exil, le rêve de l'exil et l'abandon du rêve de l'exil.

