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Actualités - Reportage

Souvenir Les bateaux ivres de Bedig Herguelian

Edgar DAVIDIAN Il y a vingt ans, Bedig Herguelian se séparait de la vie. Salué par l’intelligentsia libanaise arménienne et William Saroyan comme le poète d’expression arménienne de sa génération, ses mots n’en sont pas moins vivants dans toutes les mémoires. En souvenir de son parcours, un musée ouvre bientôt ses portes à Anjar, sa ville natale et fief de l’arménité. Le regard vif, l’inspiration romantique, le mot d’une fraîcheur native, l’ironie cinglante, le chant suave, l’éloge de la terre du pays du Cèdre et des monts Ararat vibrants et subtilement conjugués, ainsi va l’impérissable héritage culturel de Bedig Herguelian. Un écrivain d’expression arménienne, visionnaire, fauché par la mort à 33 ans, cet âge mûr où pourtant tous les accomplissements n’ont pas encore tenu les promesses de la jeunesse… Sept opus, entre poésie et prose, bâteaux ivres lancés sur les flots des mots de la langue de Sayat Nova, jalonnent sa vie brève et fulgurante. Miné par la maladie, entre cœur fragile et céphalées incurables, grand consommateur de café, à la mémoire phénoménale (il pouvait lire et visualiser un livre en un clin d’œil), ce fin poète de Anjar (ayant aussi vécu à Beyrouth) redoutait son propre parcours tant il avait le complexe du poète Bedros Tourian, mort lui aussi presque au même âge… Obscur pressentiment d’un destin que nul ne conjure, n’élude et ce n’est pas pour rien qu’on naît «mage»… Né donc en 1954 à Anjar, entre forêts bruissantes, écrasées de soleil et grandes mares stagnantes aux eaux visitées par les oiseaux migrateurs, Bedig Herguelian a très tôt trouvé l’état de grâce et la consolation dans la douceur de la nature. Féru de Goethe, Balzac, Tolstoï et Pouchkine, bercé par la musique de Wagner, Bruckner et Mahler, mais aussi de Komitas et Khatchadourian, passionné d’antiquités, curieux de la vie et de ses surprises, Bedig Herguelian a vite compris l’attrait et l’emprise du verbe, et son appartenance au monde du Parnasse. Après de brillantes études de littérature arménienne, épris de Varoujean et Mezarentz, le jeune poète plonge à corps perdu dans la mêlée des mots et des cercles littéraires arméniens de la diaspora. À 17 ans («On n’est pas sérieux quand on a 17 ans», dit pourtant le poème de Rimbaud), il balance littéralement par-dessus la fenêtre ce qui l’habite déjà ! Badouhanen tourse, Par la fenêtre est la traduction de ce premier recueil où un adolescent talentueux jette son premier cri. Entre chaleur de l’amitié, premiers émois de l’amour et la révolte contre la société et les «assis» (oui encore Rimbaud), le poète s’exprime. Entre rigueurs d’une prosodie classique de la langue de Siamento et certaines libertés modernes d’une rime affranchie de toute servitude métrique, il affine une voix qui est parfaitement reconnaissable aujourd’hui… Une imagination débordante À 20 ans, suit la plaquette Pare (Le mot) où pointe déjà un farouche nationalisme. Nationalisme où se mêlent les plaines verdoyantes de la Békaa et les hauts plateaux battus par le vent du pays de Grégoire l’Illuminateur… Toujours dans le même sillage de ce fervent amour pour le Liban et l’Arménie, dans ce geste merveilleux et humble de s’agenouiller devant une terre aimée, vient se ranger le troisième recueil intitulé Yev yeguir bakanel. Quittant la poésie entre beautés parnassiennes et symbolisme coloré, Bedig Herguelian se tourne vers le roman. Sa prose chargée d’humour, enrobée pourtant d’une humeur chagrine et mélancolique, fait étincelle dans Yuhu (L’étranger), un récit à l’imagination débordante, caustique et mordant. Un récit allégorique, narrant les déconvenues d’un extraterrestre parachuté en montgolfière sur des rives au sable fin et dont la mission est de mettre en garde le citoyen contre toute intrusion étrangère… Parabole perceptible pour tout pays aux frontières lamentablement ouvertes à tous les vents de la sédition… Entre une vision défiant l’absurde et le sarcasme, sur un ton tragique, le romancier propose des idées pour la protection d’un pays contre l’anarchie, le chaos et les dérives sociales et politiques. Cet ouvrage est salué par les gens de lettres comme innovateur et un des plus brillants écrits de la diaspora arménienne. On retient ici le mot d’Abraham Alikian : «On salue bien bas le brio de “Yuhu” où l’âme arménienne et les préoccupations libanaises sont dans toute leur intégrité et honnêteté avec un remarquable sens de l’humour… » Dès lors, on édite en Arménie, souveraine consécration pour un auteur né en dehors de la patrie mère, son Hadendin, une sorte de best of de son inspiration enrichie de quelques nouveaux poèmes. Il y a 20 ans mourait Bedig Herguelian. Ses amis et les lecteurs de la langue de Vahan Tékéyan ne l’ont pas oublié. À Anjar, sa ville natale, on prépare déjà son « tankaran », un musée qui sera ouvert à tous, comme l’univers de Gibran à Bécharré est ouvert aux regards du monde. La littérature arménienne de la diaspora s’est enrichie d’une voix rimbaldienne. Le mot de la fin est celui du metteur en scène Meher Karakachian, installé aujourd’hui outre-Atlantique: «Bedig Herguelian traverse l’espace et le temps avec confiance, car il est de ceux qui sont habités par le feu d’une inspiration dévorante…»
Edgar DAVIDIAN


Il y a vingt ans, Bedig Herguelian se séparait de la vie. Salué par l’intelligentsia libanaise arménienne et William Saroyan comme le poète d’expression arménienne de sa génération, ses mots n’en sont pas moins vivants dans toutes les mémoires. En souvenir de son parcours, un musée ouvre bientôt ses portes à Anjar, sa ville natale et fief de l’arménité.
Le regard vif, l’inspiration romantique, le mot d’une fraîcheur native, l’ironie cinglante, le chant suave, l’éloge de la terre du pays du Cèdre et des monts Ararat vibrants et subtilement conjugués, ainsi va l’impérissable héritage culturel de Bedig Herguelian. Un écrivain d’expression arménienne, visionnaire, fauché par la mort à 33 ans, cet âge mûr où pourtant tous les accomplissements n’ont pas encore tenu les...