Quatrième semaine de 2009.
Quelque chose à la fois d’exceptionnel, de pathétique et de grossièrement primaire et caricatural suintait des centaines de millions d’écrans de télévision braqués de par le monde sur Washington en ce 20 janvier 2009.
Avait-il eu la peau blanche, jaune, verte ou rayée bleu-violet, le 44e président des États-Unis ; son père avait-il été prénommé Ali, Alexandre, Pedro ou Liu, que cela n’aurait strictement rien changé : la prestation de serment de Barack Obama aurait été exactement aussi extraordinaire. Parce que, qu’il parvienne à adoucir la planète, à la rendre plus sereine, ou qu’il échoue lamentablement à faire aboutir cette œuvre herculéenne, cet homme-là a montré qu’il a tout pour réussir sans aucun doute, en la transcendant, en la banalisant, en la rendant invisible, à faire oublier la couleur de sa peau. À devenir en même temps ce demi-dieu gigantesque et cet individu lambda galopant derrière son bonheur.
Ce qu’il y avait d’exceptionnel dans la capitale fédérale américaine en ce 20 janvier n’était pas l’installation à la Maison-Blanche, depuis la création de ces jeunes USA, du premier Afro-Américain, dont le père, de surcroît, était musulman. Ce qu’il y avait d’exceptionnel n’était pas ces larmes qui n’en finissaient pas de couler sur les visages de centaines de femmes et d’hommes massés sur les pelouses du Capitole Mall. Ni cette stupéfiante unité nationale, quel drôle de concept ; cet unisson et cette harmonie bigger than life, entre démocrates et républicains, blancs et blacks, obèses et gym freaks, conservateurs et progressistes, gays et hétéros, amateurs de Wagner et ceux de Dolly Parton.
Ce qu’il y avait d’exceptionnel c’était le style de Barack Obama. Aussi bien que ses intentions. La forme et le fond. Ce qu’il y avait d’exceptionnel, c’était : l’empathie pour l’autre, quel que soit l’autre à condition qu’il ne cautionne en aucun cas le terrorisme ; la main tendue à l’autre, quel que soit l’autre à condition qu’il veuille la paix avant toute chose ; l’invitation à la reconquête du monde lancée à l’autre, quel que soit l’autre à condition qu’il soit prêt à retrousser ses manches ; l’assurance faite à l’autre, tous les autres, qu’il n’est pas, qu’il ne devrait plus y avoir de pays de première, de troisième ou de dixième catégorie, mais un ensemble de nations regardant et reconstruisant dans la même direction – et tout cela (toute cette bonne volonté, cet altruisme quasi philantropique) sans qu’une seule seconde l’absolu félin qu’est et qu’était particulièrement en ce 20 janvier Barack Obama ne baisse la garde, ne perde de son magnétisme, de sa facilité à contraindre les malintentionnés à réfléchir mille et une fois plutôt qu’une avant que de commettre quelque crime ; sans qu’une seule seconde quelqu’un puisse confondre sa générosité avec de la faiblesse, son allocentrisme avec de la frilosité ; sans qu’une seule seconde la flamme trois quarts acier un quart velours ne diminue au fond de ses yeux ou dans la détermination de sa mâchoire.
Ce qu’il y avait d’exceptionnel en ce 20 janvier, c’était la naissance officielle, devant toutes les caméras possibles et imaginables, de ce qu’est véritablement le nouveau président américain : un fauve charitable. Une sorte de Roi Lion en chair et en os, une bête de foire certes, mais l’homme le plus puissant du monde. Un homme pourtant qui a cent jours pour convaincre. Pour dessiner une tendance, confirmer les infinis espoirs placés en lui par l’immense majorité des terriens, au Liban comme ailleurs. Ou alors pour définitivement leur faire haïr le concept du rêve, les contes de fées ; il rejoindrait alors son prédécesseur dans le peloton des présidents américains dont les générations futures se souviendraient à peine, sinon à reculons, avec ce même rictus de dégoût et de soulagement qui a accompagné l’aller simple Washington-Dallas de l’ancien couple présidentiel.
Il y avait effectivement quelque chose d’également pathétique en ce jour où le pouls de la planète battait au rythme de l’Amérique : les yeux atones, dépeuplés, désertés de George W. Bush ; deux rétines dans lesquelles explosait à deux ou trois reprises, fugace, l’espace d’un instant, déchirant, piteux, irréel et totalement stérile, un éclair de lucidité : lui, tout le monde l’aime. Redevenu (heureusement) simple spectateur du monde, W. avait face à lui, mais s’en rendait-il seulement compte, a-t-il seulement entendu, compris, ce que disait son successeur, les mots des deux pasteurs, toute l’étendue de son gigantesque échec interminablement étalé sur huit ans ; face à lui, deux millions de personnes acclamant l’arrivée et l’intronisation du messie au lendemain d’un véritable armaggedon, politico-économico-moral : sa présidence.
La caricature était effectivement grossière. Il y avait quelque chose de trop simpliste, trop réducteur dans cette image du démon blanc passant le relais à l’ange noir. Quelque chose de facile – et Barack Obama, qui n’a pas tari d’éloges à l’endroit de son prédécesseur, ne s’y est pas trompé. Comme la très grande majorité de Libanais, le Roi Lion a dû se dire que, tout de même, en huit ans, George W. Bush aura réussi quelque chose : à accompagner le retrait de l’armée syrienne du Liban ; à contribuer, gauchement certes, à la résurrection de la souveraineté et de l’indépendance de ce pays.
Cela ne compense en rien le désastreux bilan de cet homme – mais c’est déjà ça.
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Quelque chose à la fois d’exceptionnel, de pathétique et de grossièrement primaire et caricatural suintait des centaines de millions d’écrans de télévision braqués de par le monde sur Washington en ce 20 janvier 2009.
Avait-il eu la peau blanche, jaune, verte ou rayée bleu-violet, le 44e président des États-Unis ; son père avait-il été prénommé Ali, Alexandre, Pedro ou Liu, que cela n’aurait strictement rien changé : la prestation de serment de Barack Obama aurait été exactement aussi extraordinaire. Parce que, qu’il parvienne à adoucir la planète, à la rendre plus sereine, ou qu’il échoue lamentablement à faire aboutir cette œuvre herculéenne, cet homme-là a montré qu’il a tout pour réussir sans aucun doute, en la transcendant, en la banalisant, en la rendant...