Zéna ZALZAL
Après s’être longtemps cantonné dans le rôle d’auteur-metteur en scène, Joe Kodeih a eu envie de remonter sur les planches. Bien lui a pris. Dans « Hayet el-Jagal Soobé »*, il nous offre une brillante démonstration de ses talents de comédien. Aussi !
Hayet el-Jagal Soobé* (« La vie de “jules” – ou jugle – est difficile »). Le titre, déjà, attise la curiosité.
La preuve : la foule des «non habitués » – dont nombre de «jugles » de la ville se sentant sans doute concernés ! – qui s’étaient pressés d’accourir au théâtre Monnot pour assister à l’avant-première de cette pièce, écrite et interprétée par Joe Kodeih.
Une affluence assez inhabituelle, parmi laquelle on dénombrait pas mal d’acteurs vedettes du petit écran, de comédiens et comédiennes, d’intellectuels aussi, ainsi que d’éminentes personnalités théâtrales, comme Raymond Gebara ou Jalal Khoury. Ce dernier étant, par ailleurs, en quelque sorte le « parrain » artistique de l’auteur-metteur en scène et comédien.
Voilà pour la salle. Sur scène, Joe Kodeih, en solo, au meilleur de sa forme. Et qui installe, dès les premières phrases, une atmosphère de complicité avec le public.
Du Facebooker
à Nounou !
Tout de noir vêtu, les cheveux sel et poivre tirés en catogan, barbe de deux jours, il campe, successivement, plusieurs sortes de « jagals », cent pour cent libanais. À commencer par un stéréotype fraîchement éclos : le « jagal du Facebook » dont Kodeih livre, d’une manière désopilante, les codes de séduction et d’illusion, à grand coup de LOL (Laugh out Loud) et de See You On Facebook… Ce même jagal pouvant se transformer, selon le lieu et l’heure, en « jagal de Gemmayzé ». Lequel, cheveux gominés, chemise à col relevé, jeans bien descendu sur les hanches et lunettes noires dans le noir, a, lui aussi, ses règles, ses manies et ses techniques de chasseur de filles, mais également d’hilarants démêlés avec l’omnipotent valet parking ou encore ces infâmes et sexistes agents des FSI…
Puis ce sera le maître-nageur: don Juan des bords de piscines et séducteur à la petite semaine. À classer dans la même catégorie que « Nounou », la petite cinquantaine, agent de sécurité, affublé, lui, d’une matrone acariâtre, de cinq gosses et d’un salaire misérable. Et qui s’en va jouer les jolis cœurs en week-end du côté des supernight-clubs auprès de ses blondes qui venaient du froid : Sveltana, Gorga et les autres…Sans oublier Rayan, l’éternel fils à papa, aux bagnoles à la puissance inversement proportionnelle à celle de son cerveau. Mais aussi tous ces hommes qui roulent des mécaniques pour épater les femmes, mais qui ne sont au fond que les petits garçons de leurs mères !
En soixante-cinq minutes sur scène, Kodeih enchaîne avec brio les différents personnages et dépèce, une à une, les caricaturales carapaces de nos machos locaux. Sauf qu’à travers les portraits – parfois féroces mais toujours hilarants – de ces « jugles » de différents âges et milieux, il raille, avec justesse, toute une société contemporaine libanaise régie par le règne de l’apparence.
Il s’agit, comme toujours chez Joe Kodeih, de faire rire là où le bât blesse. Le plus drôle, c’est que, dans sa parodie, il n’a pas eu à trop forcer le trait. Il a juste capturé et reproduit le ridicule inné de chaque situation et personnage. Et si le rire est au rendez-vous quasiment du début à la fin de la pièce, les messages sont également clairement formulés par cet étincelant homme de scène. Qui, par sa seule présence, ses mots, ses mimiques, sa gestuelle, ses différents accents, sa faculté à cumuler les rôles masculins et féminins et surtout ses idées, a accompli – avec l’aide de Sarah Fahkri, notamment pour la chorégraphie – une belle performance. Chaleureusement applaudie.
« Un beau moment de théâtre » que Joe Kodeih réussit, une fois de plus, à partager avec le public.
* « Hayet al-Jagal Soobé », jusqu’au 1er février, du jeudi au dimanche, au Monnot, à 20h30. Réservations au : 01/202422.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats