« Ich bin ein Damaskiner », eut lancé JFK. Sauf que lui n’avait rien à faire à Damas. Il était parti à Berlin-Ouest défendre ce bout de monde libre cerné par les appétits voraces de l’ours soviétique.
Quant à Charles de Gaulle, dont on eut l’audace de comparer la visite historique à Bonn à celle qu’effectue ces jours-ci le général Michel Aoun en Syrie, il accomplissait le geste symbolique censé mettre le point final au siècle le plus sanglant de l’histoire.
Cent ans plus tôt, Richard Wagner, dont la musique fut annexée post mortem – et à tort – par les nazis, disait déjà à son entourage : « Ne me parlez plus de ce Bismarck. Il est en train de semer les grains de la zizanie entre l’Allemagne et la France pour les cent ans à venir. »
Depuis la désormais fameuse interview de Michel Aoun à L’Orient-Le Jour, il y a deux semaines, toute une génération de nouveaux historiens a germé dans les salons et les colonnes des journaux au Liban. Leur tâche : revisiter le voyage du Français illustre en Allemagne pour mieux le « coller » à celui du non moins illustre Libanais à Damas.
Un commentaire parvenu ces jours derniers à L’Orient-Le Jour disait à peu près ceci : « Oui, les deux visites sont comparables car de Gaulle aussi était opposé à la politique du “ divide and conquer ” pratiquée par les États-Unis. » Fort bien ! Mais alors, dans ce cas, comment expliquer que de Gaulle s’était contenté d’aller à Bonn et avait snobé Berlin-Est ?
La vérité est qu’en 1963, tout comme deux ans auparavant à l’occasion de la visite de Kennedy, l’Allemagne de l’Ouest, vaincue, dénazifiée, démilitarisée, pacifiée, guérie, recevait en ami un président français alors même que les contentieux entre les deux pays avaient été définitivement réglés et que des troupes françaises occupaient encore une partie de son territoire.
Aujourd’hui, Michel Aoun effectue une visite triomphale en Syrie au moment où les points de litige bilatéraux demeurent innombrables et entiers.
Et puis il va sans dire que pour ce qui est de maîtriser la pratique du « divide and conquer », le régime syrien n’a besoin de leçons de personne. D’ailleurs, avec cette visite, on y est en plein.
D’avoir unilatéralement décrété, voilà déjà un bon moment, que la question syrienne n’est plus problématique pour le Liban dès lors que Damas a retiré ses troupes de ce pays, il appartiendra au général de s’en justifier devant l’histoire. Sa démarche aurait été insignifiante, voire puérile, si les sujets de contentieux toujours vivaces entre les deux pays n’étaient pas aussi déterminants, aussi vitaux, pour l’existence même du Liban en tant qu’État indépendant et souverain, et pour le bien-être de son peuple.
Des manuels d’histoire qui enseignent toujours aux écoliers syriens que le Liban est une « création artificielle du colonialisme » à l’énorme farce des fermes de Chebaa, par laquelle ce pays est retenu en otage des surenchères de l’axe syro-iranien, en passant par le dossier des détenus, le trafic d’armes, les bases pseudopalestiniennes, et le reste… les soupçons encore et toujours… tout cela est biffé d’un trait de la main par un homme qui fait de la politique à coups de firmans et se croit nanti, lui et les siens, du ministère de la Vérité.
Certes, le général Aoun dispose d’un « bon » argument, celui qu’il avait déjà utilisé en 2006 pour justifier son document d’entente avec le Hezbollah. Non, disait-il à l’époque, ce n’est pas une alliance, c’est une tentative de libaniser le Hezbollah, de l’amadouer, de le mettre en confiance… pour mieux le désarmer. On connaît la suite.
De Michel Aoun ou de la Syrie, qui va donc réussir à « amadouer » l’autre ?
Loin des épithètes ronflants collés à la visite, la réalité est bien plus terne : contraint comme il le fut en 2005 de changer d’alliances, le général change de politique. Désormais, il s’essaie à une stratégie qui avait tenté bien d’autres chrétiens libanais avant lui, avec des résultats pour le moins mitigés : l’alliance des minorités.
Rappeler qu’il fut lui-même de 1989 à 2005 le principal adversaire de cette politique au Liban est désormais inutile. La vraie question est ailleurs. Elle consiste à déterminer qui, au sein de cette alliance, va non pas « amadouer » l’autre, mais plutôt le manipuler.
Michel Aoun reviendra sans doute avec des « cadeaux » de Syrie. S’il ramène des ex-détenus avec lui, il faudra certes s’en féliciter et s’en réjouir pour les familles concernées. Mais pas plus que lorsque les otages occidentaux des années quatre-vingt faisaient leur apparition à Damas, contraints par-dessus le marché de se soumettre au rituel des remerciements au grand chef, Hafez el-Assad.
Car cela ne ferait que confirmer une fois de plus la terrible duplicité du régime syrien, ce régime qui, officiellement, continue jusqu’à cet instant de nier l’existence des détenus.
Quant au général, le titre de gloire qu’il en tirerait n’épaterait que ceux qui sont déjà épatés. Parce qu’il aurait alors certifié n’être plus rien qu’un instrument de cette duplicité.
« Ich bin ein Damaskiner. » Le Liban officiel est à Berlin, mais Michel Aoun, lui, se trouve à Damas. Cette fois-ci, c’est pour que l’ours soit rassasié.
Élie Fayad
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Quant à Charles de Gaulle, dont on eut l’audace de comparer la visite historique à Bonn à celle qu’effectue ces jours-ci le général Michel Aoun en Syrie, il accomplissait le geste symbolique censé mettre le point final au siècle le plus sanglant de l’histoire.
Cent ans plus tôt, Richard Wagner, dont la musique fut annexée post mortem – et à tort – par les nazis, disait déjà à son entourage : « Ne me parlez plus de ce Bismarck. Il est en train de semer les grains de la zizanie entre l’Allemagne et la France pour les cent ans à venir. »
Depuis la désormais fameuse interview de Michel Aoun à...