Carla HENOUD
Elle est à la fois divine et humaine, distante et proche, mais surtout généreuse. Catherine Deneuve interprétant son propre rôle dans un film libanais, Mademoiselle Deneuve parmi nous pour deux jours, c’est une belle leçon d’élégance.
On l’avait quittée en octobre 2008, lors du tournage du film de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, Je veux voir, avec Rabih Mroué, faisant une apparition royale au gala organisé par Skoun au Phoenicia Intercontinental.
On la retrouve un an plus tard, pour la projection de ce même film à la clôture du festival Les journées cinématographiques de Beyrouth, et le lendemain pour une conférence de presse et une interview privilégiée. Catherine Deneuve voulait voir, avant de parler.
Elle a vu, et puis elle est venue, comme elle l’avait promis, s’exprimer en toute pudeur sur ce film qui était surtout une aventure humaine à laquelle elle a gracieusement participé. Un documentaire qui flirte avec l’improvisation, où le spectateur se perd entre fiction et réalité, entre Deneuve et l’actrice qui joue son propre rôle. Un « long court-métrage » dans lequel une étoile a bien voulu sortir de son écrin pour se plonger dans l’enfer de l’après-guerre libanaise. Un film, enfin, présenté à la Sélection officielle « Un certain regard » du Festival de Cannes 2008.
Un sujet insolite
Deneuve à Bint-Jbeil complètement démolie, le spectacle peut paraître totalement surréaliste. Inattendu. Au même titre que le sujet du film. Et pourtant… « Il ne pouvait se faire sans Catherine Deneuve, précise Khalil Joreige. Elle a ce masque, cette aura que l’on peut filmer de loin et de près, une distance par rapport aux choses avec des émotions contrôlées. L’idée, poursuit le réalisateur, a germé après la guerre de juillet 2006. Nous étions, Joanna et moi, coincés à l’étranger, loin de cette réalité, témoins d’images incroyables. » Que pouvaient-ils faire en tant que citoyens et en tant qu’artistes ? « Filmer là où ça devenait difficile de le faire, une femme très belle, une icône mondiale qui a sa propre histoire du cinéma. Une grande actrice qui se retrouve avec quelqu’un, en l’occurrence Rabih Mroué, qui fait, lui, partie de notre histoire. » Leur rencontre se fera sous forme de voyage, un voyage d’une semaine, « très insolite et très simple », à travers le regard des réalisateurs qui les mènera au sud du Liban, au cœur des destructions. « Je veux voir », dit-elle au début du film. « Mais quand on voit, on pense… », ajoute-t-elle aujourd’hui. Rabih Mroué sera le guide de cette guerre sans guerre. « Il sera celui qui montre, pas celui qui impose. » Le complice des angoisses, des étonnements, des silences et des impressions retenues.
Une semaine particulière
« C’est la première fois que je venais au Liban, explique Catherine Deneuve, en allumant son inséparable cigarette. J’avais cette envie depuis longtemps. Ma sœur, Françoise Dorléac, qui voyageait beaucoup, adorait le Liban où elle avait tissé des liens amicaux. On devait faire ça ensemble... J’ai souvent refusé ce genre de propositions, poursuit-elle. Celle-ci m’intéressait, d’autant plus que tous les étrangers qui revenaient du Liban parlaient de ce pays magnifique, de personnes chaleureuses, ouvertes, adorables. C’était pour moi l’occasion de le voir comme je ne n’aurai pu le faire autrement. Travailler avec des gens du pays, créer une certaine intimité, saisir la vérité des choses de plus près. Retenir des images. » Des images fortes, autrement plus vraies que celles servies au quotidien par une télévision et un cinéma blasés par la folie du monde. « Le grand choc pour moi, poursuit la belle de jour, a été d’abord cette route, envahie d’affiches de martyres, qui nous a menés à ce village dévasté. Sentir la présence des gens, parce qu’il restait des choses terribles de la vie quotidienne. Des objets déchiquetés, des chaussures, des rideaux déchirés. D’un seul coup, nous avons eu une vision très directe de ce que subissent ces civils au quotidien. Cette chose abstraite est devenue très concrète. C’est une image qui m’habite et qui ne me quittera pas. » L’icône qui déteste être ainsi qualifiée, enfermée, devient brusquement très proche, accessible. « C’est un peu normal. Le fait d’avoir participé à des campagnes publicitaires de mode m’a parfois classé dans cette catégorie. Mais je n’ai pas l’impression d’être une légende, j’ai toujours voulu tracer mon chemin en fonction de mes intuitions. Je suis quelqu’un de très vivant, qui a un grand instinct de conservation. Ma vie personnelle a beaucoup d’importance ! »
Arès avoir commandé encore un espresso serré décaféiné, venue à bout de deux journées épuisantes, elle avoue : « Venir ici et tourner ce film est certainement un choix politique. Je voulais tout simplement le faire pour le Liban, pour garder une trace avant la reconstruction. Les souvenirs s’estompent, les images restent. »
Une image restera, parmi tant d’autres. Celle d’une étoile filante dans Bint-Jbeil.
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