d’Élie Fayad
Il est naturellement légitime de réclamer de l’État qu’il éteigne les feux de forêts. Comme de parer aux catastrophes naturelles, réagir aux nuisances des intempéries, mettre de l’ordre dans le cirque du trafic routier, réglementer la construction et l’urbanisme, protéger l’environnement, soutenir l’enseignement et la culture, mettre en œuvre une politique cohérente de santé, aller au secours des plus faibles…
Oui, tout cela est parfaitement normal. C’est du moins ce qu’on apprend dans les livres. La réalité, c’est qu’il y a État et État. La grande leçon du siècle dernier, à côté de l’immense tragédie des idéologies totalitaires, c’est que la colonisation européenne puis la décolonisation ont laissé apparaître sur la planète une multitude de caricatures d’États.
Lorsqu’on vient plaquer des schémas occidentaux, longuement et douloureusement mûris à travers les siècles dans leurs contrées d’origine sur des populations à peine sorties de leur nuit, il en résulte forcément un décalage entre la façade institutionnelle empruntée et les réalités culturelles, sociales et politiques sur le terrain.
Les Libanais ne sont pas dupes. Partout, dans la rue, les salons, chez le coiffeur, l’épicier, au bureau, dans le taxi, c’est toujours le même constat qu’on annone : « Il n’y a pas d’État ! » Ce que beaucoup oublient d’ajouter, c’est qu’ils ne font rien, eux, pour que cet État existe, ou plutôt qu’ils font tout pour qu’il n’existe pas.
Combien sont-ils, les Libanais, qui paient intégralement et régulièrement leurs impôts ? « L’État ne m’apporte rien et tous les hommes politiques sont des voleurs, alors dites-moi, pourquoi devrais-je payer, moi ? » Mais comment voulez-vous que l’État vous apporte quelque chose si vous ne lui donnez rien ?
Depuis 1920, le Liban a changé à plusieurs reprises de système, de régime et de tuteur, mais la culture politique du peuple libanais est restée désespérément la même, celle qui avait été forgée en quatre siècles de soumission à la Sublime Porte : l’État, c’est l’Ottoman, il est loin, il est hostile. En un mot, c’est l’ennemi.
Et quand il n’est pas l’ennemi, quand on est dedans ou qu’on connaît bien quelqu’un qui est dedans, l’État devient la vache à lait. Celle qu’on trait, et qu’on trait, et qu’on trait, jusqu’à l’épuisement de ses ressources.
Observons la campagne naissante des prochaines législatives : alors même que le pays est l’enjeu d’un terrible conflit non point entre deux camps – car l’essentiel n’est pas là – mais entre deux options stratégiques diamétralement opposées, le principal souci des candidats potentiels est de multiplier les « services » à leurs clientèles.
Voici donc, à titre d’exemple, tel ministre qui remue ciel et terre pour trouver les fonds nécessaires à la continuation d’une autoroute, en l’occurrence celle du caza du Batroun, où il compte se présenter sous l’étiquette pompeuse de la « Réforme et du Changement ». Ce faisant, il ne réforme ni ne change rien, car c’est comme cela que la politique libanaise a toujours fonctionné. Quant à la question de savoir si cette autoroute n’aurait pas en quelque sorte, pour les forêts du Batroun, le même effet nuisible que l’incendie de Debbieh pour celles du Chouf, ils sont très peu nombreux à se la poser.
Bien sûr, ce type de pratiques ne se limite pas à un seul camp. Dans le gouvernement d’empoignade nationale qui est le nôtre actuellement, c’est à qui fera le plus d’obligés dans les rangs des électeurs.
« Depuis trente ans, lutter contre les incendies de forêts n’a jamais été une priorité pour les gouvernements libanais », constatait amèrement mardi soir le ministre de l’Intérieur devant les villages en flammes. Rectification : cela n’a jamais été une priorité pour le peuple libanais.
Car enfin, que veut-on ? Que nos hommes politiques respectent les feux rouges pendant que nous tous ou presque les brûlons ? Qu’ils soient des citoyens imprégnés de civisme, alors que c’est une notion quasi inconnue sous nos latitudes ? Qu’ils fassent de la planification collective là où tout un peuple est coincé dans un individualisme destructeur ? Qu’ils cessent d’être de simples marchands de services au moment où les clients se bousculent à leurs portes ?
Mais rien ne résume autant la misère de l’État libanais autant que le discours prononcé par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, au lendemain même de la guerre de l’été 2006 : après avoir plaidé, au début de son intervention, pour l’édification d’un « État fort », il affirmait, un peu plus loin : « Nous n’allons pas attendre l’État pour reconstruire les villages détruits. Nous avancerons nous-mêmes les fonds à la population. » Y a-t-il quelqu’un pour relever la contradiction ?
Bien sûr, il serait complètement imbécile de décider d’attendre l’État libanais tel qu’il est si l’on veut que des habitants sinistrés retrouvent rapidement un toit. Mais lorsqu’on prétend vouloir édifier un « État fort », le meilleur moyen d’y parvenir est d’aider cet État à être efficace et rapide, certainement pas de se substituer à lui. Et ce qui vaut pour la reconstruction et l’aide aux sinistrés vaut davantage encore pour la diplomatie et la stratégie militaire.
Combattre les feux de forêts devrait certes être une priorité. Mais pour le peuple libanais, il y a une priorité encore plus prioritaire : construire enfin leur État.
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