Que reste-t-il aux hommes, quand les guerres sont finies ? J.M.G. Le Clézio
Quarante et unième semaine de 2008.
Michel Foucault était fou de lui. Pas seulement pour cette gueule d’ange très Montgomery Clift – en bien plus puissant. Pas seulement pour sa ferveur ou sa fougue. Pas seulement pour le rebelle et l’indomptable qu’il a été et qu’il continuera d’être, a bientôt 70 ans. Bien sûr que pas seulement… Parce que Foucault, comme des centaines de milliers d’autres avant lui, après lui, aux quatre coins du globe, devait lire et relire, parfois même en se levant la nuit, les nouvelles de La Fièvre. Ou alors Le Livre des Fuites. Ou Lullaby. Ou encore Désert… Parce que Foucault, comme des centaines de milliers d’autres avant lui, après lui, aux quatre coins du globe, adorait la fausse ingénuité de cette écriture ; adorait ses bruits et ses fureurs et ses odeurs (d’îles) cachés derrière une simplicité a la force inouïe ; adorait ce panthéisme effréné et somptueux ; adorait ce métissage syncopé, affolant et urgent de mondes, d’idées, d’enjeux ; bref, de culture(s). Et Foucault de là-haut, de là-bas, comme des centaines de milliers d’autres avant lui, après lui, aux quatre coins du globe, a souri cette semaine : J.M.G. Le Clézio a (enfin) reçu le prix Nobel de littérature.
Pressé par les journalistes quelques minutes à peine après la cérémonie de commenter les catastrophes financières qui secouent la planète (lui le Zorro toujours prêt à s’en aller en guerre contre le matérialisme où qu’il soit, surtout en Occident), d’ergoter sur les impasses politiques et autres crises qui rythment le quotidien de mille et un peuples, d’expliquer pourquoi le monde va tellement si mal, de donner aux âmes souffreteuses un peu d’espoir, J.M.G. Le Clézio a eu cette réponse flamboyante : Il faut lire davantage de romans.
D’une simplicité effrayante, comme toutes ses phrases, cette pirouette s’avère, comme toute ses phrases, d’une richesse et d’une efficacité diaboliques : ce Il faut lire davantage de romans n’est rien moins qu’une leçon de politique et de survie. Une leçon qui tient en six mots, qui d’autre que lui pouvait l’asséner avec cette tranquillité d’une force considérable, cette tranquillité souriante et badine dont seuls peuvent jouir celles et ceux qui savent pertinemment qu’ils resteront incompris ? Une leçon de politique aux dirigeants de la planète et une leçon de survie aux hommes meurtris et métastasés : par trop de (gué-)guerres ; par trop de haines ; par trop de communautarisme ; par trop d’identités assassines ; par trop de dictature ; par trop d’uniformes ; par trop de gangs mafieux ; par trop d’idéologies ; par trop de religions dévoyées, détournées et mises au service d’une tyrannie quelconque ; par trop de sujétion à telle ou telle puissance régionale ; par trop d’injustices et d’absence de liberté(s) ; par des résistances que rien, plus rien, ne justifie ; par des ambitions et des intérêts hallucinants d’égotisme ; par la déliquescence d’un État, d’une nation et d’un pays – les leurs… Des hommes meurtris par la crucifixion chaque jour renouvelée, en live, comme la plus sordide des téléréalités, de la culture.
Au Liban bien plus qu’ailleurs, cette crucifixion ne touche pas uniquement, loin de là, la superficie du derme, c’est-à-dire les manifestations consacrées de la culture : littérature, cinéma, théâtre, arts plastiques, expositions, etc. Au Liban bien plus qu’ailleurs, lorsque l’on évoque une culture crucifiée, empalée, laissée-pour-compte, on parle surtout du corps le plus sclérosé qui soit au monde : la mentalité libanaise. Au Liban bien plus qu’ailleurs, la résistance culturelle, c’est-à-dire le changement des mentalités, reste la condition sine qua non pour une éventuelle pérennité de ce pays et de ses habitants.
Cette résistance culturelle à laquelle appelle J.M.G. Le Clézio, pour ressembler de près comme de loin aux douze travaux d’Hercule, n’en reste pas moins, s’ils le veulent bien, à la portée de tous – du domaine de l’ici et du maintenant. Il ne faut pas péter plus haut que son cul : rarement dicton populeux ne trouve autant d’écho que dans ce pays. Travailler les mentalités pour civiliser et moderniser : en finir avec le féodalisme ; la vénération du chef ; le mariage contre nature entre l’État, d’une part, l’église et la mosquée, de l’autre, l’indigence des administrations, voilà une liste (absolument pas exhaustive) pour laquelle dix générations ne suffiraient pas…
Il est pourtant des hommes et des femmes qui refusent d’attendre et qui font. Qui œuvrent au cœur de ces mentalités. Des milliers de citoyens, du Nord au Sud, un bon nombre de députés, mais aussi quelques ministres : Ibrahim Najjar pour l’abolition de la peine de mort, Bahia Hariri pour redonner un peu de lustre à cette miséreuse éducation nationale, Ibrahim Chamseddine pour l’administration, et Ziyad Baroud pour le respect du code de la route – un exemple de réforme de mentalité basique mais tellement indispensable, comme un premier maillon, sans lequel le deuxième et tous les autres ne pourraient jamais être atteints.
Et cette histoire : cette femme arrêtée par un policier à quelques mètres à peine de l’hôtel Phoenicia parce qu’elle roulait sans ceinture et qui, sommée de donner ses papiers pour un P-V on ne peut plus mérité, appelle son mari, lequel mari envoie quelques minutes plus tard trois de ses hommes que ce pauvre policier se voit contraint de saluer avec une insupportable déférence, un œil braqué sur le sale rictus de la contrevenante. Dont le mari est un général de l’armée…
Il n’y a rien à dire – de ses îles, Le Clézio a tout compris : Il faut lire davantage de romans.
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Quarante et unième semaine de 2008.
Michel Foucault était fou de lui. Pas seulement pour cette gueule d’ange très Montgomery Clift – en bien plus puissant. Pas seulement pour sa ferveur ou sa fougue. Pas seulement pour le rebelle et l’indomptable qu’il a été et qu’il continuera d’être, a bientôt 70 ans. Bien sûr que pas seulement… Parce que Foucault, comme des centaines de milliers d’autres avant lui, après lui, aux quatre coins du globe, devait lire et relire, parfois même en se levant la nuit, les nouvelles de La Fièvre. Ou alors Le Livre des Fuites. Ou Lullaby. Ou encore Désert… Parce que Foucault, comme des centaines de milliers d’autres avant lui, après lui, aux quatre coins du globe, adorait la fausse ingénuité de...