Mahmoud HARB
Ce processus de normalisation politique que l’on a pompeusement baptisé « réconciliations » a quelque chose de dérangeant, de décevant, de harassant.
Les images des responsables des parties adverses qui se serrent la main devant les objectifs des caméras, après que leurs partisans se furent entre-tués, évoque en filigrane des pratiques tribales, claniques. Il en ressort le constat amer que l’État n’est pas à même de protéger ses citoyens de la dérive milicienne. Qu’aucun de ceux qui ont pris part aux nombreux heurts des dernières années n’a été traduit en justice. Que les chefs de file ont une telle emprise sur leurs communautés respectives qu’ils peuvent permettre que le sang coule à profusion avant qu’ils ne daignent se faire photographier ensemble, afin de restaurer le calme, du moins en apparence.
Toujours est-il que lesdites réconciliations demeurent salvatrices et indispensables pour le pays. Il s’agit de l’unique moyen de prémunir contre les menaces de guerre civile un Liban dont l’État reste à l’état de projet. C’est donc sous les applaudissements (quasi) unanimes que ce processus se poursuit, dans l’espoir de créer un contexte propice à un déroulement pacifique des prochaines législatives.
Après le rapprochement entre le Courant du futur et le PSP, d’un côté, et le Hezbollah de l’autre, et la signature de l’entente à Tripoli, le temps est désormais à la réconciliation entre les parties chrétiennes du 14 et du 8 Mars. Si ces formations ne se sont pas affrontées dans la rue d’une manière aussi ostentatoire et virulente que leurs alliés musulmans, il reste que l’incident de Bsarma, greffé sur une vieille animosité entre Marada et Forces libanaises, a sonné le tocsin et enclenché un mouvement de contacts, mené par la Ligue maronite, sous la houlette de Bkerké et de Baabda, dans le but d’aboutir à une rencontre entre Samir Geagea et Sleiman Frangié.
Les deux parties ont exprimé leur disposition à organiser cette réunion. Vu que les problèmes politiques de fond ne devraient pas être évoqués lors du débat attendu entre ces deux pôles, dont les positions sont quasiment inconciliables, l’aspect formel prime dans cette démarche. Sauf que ce sont précisément des obstacles liés à la forme de la rencontre qui entravent pour le moment sa tenue.
De source informée, on indique en effet que les deux parties ne se sont toujours pas entendues sur le nombre de participants à la réunion entre Samir Geagea et Sleiman Frangié. Ce dernier tient à la présence du chef du CPL. Néanmoins, le leader des FL penche plutôt pour une réunion bilatérale et estime que la participation de Michel Aoun justifierait celle de plusieurs chefs chrétiens de la majorité, comme l’ancien président Amine Gemayel, le Amid du Bloc national, Carlos Eddé, et le chef du PNL, Dory Chamoun. Le député Aoun, quant à lui, n’est guère enthousiaste, semble-t-il, à prendre part à la séance. Il a en effet affirmé, lors de sa dernière intervention devant les médias, s’être « d’ores et déjà réconcilié avec Samir Geagea lorsqu’(il) l’a visité dans sa prison ».
La source précitée précise également que plusieurs propositions sont en cours d’étude pour éliminer cet obstacle. Il s’agirait, par exemple, de tenir une réunion bilatérale entre Samir Geagea et Sleiman Frangié avant de l’élargir ensuite.
Et si les deux chefs sont convenus de se retrouver à Baabda en présence du chef de l’État, le chef des FL tient à une implication directe du patriarcat maronite dans cette démarche, l’idée étant d’empêcher toute marginalisation du patriarche Sfeir. Dans ce cadre, il semble que Samir Geagea et Sleiman Frangié pourraient visiter Bkerké conjointement ou séparément, avant ou après leur réunion au palais présidentiel.
Quant à la date de la rencontre, une source autorisée affirme que Meerab est disposé à la tenir sans délai alors que les Marada préfèrent temporiser pendant une dizaine de jours, en attendant de mener des concertations supplémentaires avec les parties du 8 Mars. De son côté, le président Sleiman tient à l’accélération des préparatifs et exerce des pressions considérables sur les parties concernées pour obtenir gain de cause, selon les milieux proches de Baabda. « Le chef de l’État veut à tout prix mettre en place un cadre de dialogue dans lequel s’inscriraient les différends entre les formations chrétiennes, loin de tout recours à la violence », soulignent ces milieux.
Dans ce contexte, le vice-secrétaire d’État adjoint américain pour le Moyen-Orient, David Hale, a entamé ce week-end une tournée de plusieurs jours au Liban. Une source digne de foi révèle à cet égard que le diplomate américain devrait rencontrer des responsables du 8 Mars bien plus que des chefs de la majorité. Il a en effet fait le déplacement jusqu’à Jeb Jennine pour conférer avec l’ancien député Élie Ferzli.
Aux dires de cette source, David Hale devrait expliquer à ses interlocuteurs que la politique de Washington au Liban n’a pas changé en dépit de la conjoncture régionale actuelle et des évènements de mai, et que l’ancienne opposition ne doit en aucun cas franchir certaines « lignes rouges ». Le diplomate devrait également insister sur le fait qu’il n’y aura aucune intervention militaire syrienne au Liban et que son pays demeure très hostile à toute ingérence de Damas dans les affaires du pays. Il devrait également présenter le point de vue de Washington qui estime que les promesses de la Syrie n’ont aucune valeur tant qu’elles n’ont pas été exécutées sur le terrain.
David Hale devrait en outre réitérer le soutien des États-Unis à Michel Sleiman et Fouad Siniora, et faire plusieurs promesses mirobolantes, à savoir : une intensification des pressions américaines sur Israël pour amener l’État hébreu à appliquer intégralement la 1701 et évacuer les fermes de Chebaa, la libération imminente du secteur libanais du village de Ghajar et des aides substantielles à l’armée.
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