« Un mea culpa insuffisant » : c’est le constat qu’ont tiré de nombreux critiques de Samir Geagea, y compris dans les colonnes de ce journal, après les excuses publiques formulées dimanche par le chef des Forces libanaises pour les abus de la guerre.
La première observation qui vient à l’esprit à la lecture de ce constat, c’est qu’il paraît lui-même … insuffisant. Car il omet de dire à quoi et au nom de quoi les excuses de M. Geagea ne suffisent guère.
Si l’on considère que le mea culpa est « insuffisant » pour que les victimes des abus et leurs proches pardonnent intimement aux FL leurs égarements passés, on est presque dans l’euphémisme. Les douleurs restent trop vives pour que la mémoire lourde daigne se dissiper dans quelque formule de contrition.
Si le constat se fonde sur des considérations d’ordre purement judiciaire, il revêt certes de la pertinence, notamment en ce qu’il appelle à un indispensable – et inéluctable – devoir d’inventaire pour ce qui est du passif de la guerre. Encore que, sur ce plan, il faut reconnaître que Samir Geagea a payé, même partiellement, alors que d’autres, aussi coupables que lui, n’ont jamais été inquiétés.
En revanche, s’il s’agit de dire que la démarche du chef des FL est insuffisante pour que l’on épouse les options politiques qu’il défend à l’heure actuelle, alors là on sombre dans la plus noire confusion des genres.
L’un des aspects les plus clairs du sous-développement politique libanais, voire de la misère politique dans ce pays, réside précisément dans le fait qu’une très grande partie de l’opinion publique est proprement incapable de dissocier, ne serait-ce que dans une certaine mesure, ses choix politiques fondamentaux de la perception personnelle que l’on a de tel ou tel chef politique.
Sans même parler des ravages du clientélisme (on vote pour untel parce qu’il rend des services), il paraît impensable, aux yeux de beaucoup, de quitter un tant soi peu la logique concrète du hit parade des zaïms pour celle, abstraite, de la confrontation entre options politiques opposées.
Si la révolution du Cèdre, par essence contraire à tous les atavismes libanais, fait face à des difficultés depuis son jour de gloire, le 14 mars 2005, c’est bien plus en raison de cette implacable répartition des Libanais en troupeaux moutonniers que du fait des interventions extérieures.
Or précisément, au-delà du mea culpa, l’importance politique du discours de Samir Geagea dimanche dernier réside dans le fait que tout en défendant ses propres choix stratégiques, il s’est aussi efforcé de lutter contre cette fatalité grégaire.
Par-delà la foule de ses partisans, le chef des FL s’est adressé à ses détracteurs chrétiens pour leur dire à peu près ceci : Je vous présente mes excuses. Je sais que vous n’allez pas forcément me pardonner. Je ne vous demande ni de m’aimer ni de me suivre, mais de faire en sorte que ceux qui, parmi vous, se réclament des héritages politiques des Camille Chamoun, Raymond Eddé et Pierre Gemayel ne soient pas tentés de trahir ces héritages simplement parce qu’ils ne m’aiment pas.
C’est cette lucidité, cette absence d’illusions quant aux sentiments de nombreux chrétiens à son égard qui, au milieu d’un océan d’aveuglement de toutes parts, devrait interpeller tout observateur politique ayant entendu le discours de Jounieh.
Mais il a été reproché aussi à M. Geagea d’avoir des « soucis électoralistes ». La belle affaire ! Voilà encore une autre facette de l’arriération politique libanaise. Que veut-on au juste ? Le Geagea milicien est honni, et à juste titre. Faudrait-il aussi vouer aux gémonies le Geagea politique ? Et puis, depuis quand la compétition électorale est-elle une chose honteuse ? N’est-ce pas la consécration même du principe démocratique ?
Non, les soucis électoralistes ne sont nullement « aux antipodes du discours de réconciliation ». Au contraire, ils le sous-tendent, car la seule vraie réconciliation est celle qui ouvre à la confrontation entre des choix politiques le chemin de la démocratie, des urnes, et lui interdit celui des armes et de la violence. Pas celle qui consiste à voir des zaïms se donner l’accolade.
On ne parviendra à régler un problème politique grave qu’en l’institutionnalisant, pas en faisant semblant de l’effacer par des discours lénifiants. De ce fait, politiser à l’extrême les élections devient une nécessité car c’est l’unique moyen d’empêcher que les clivages, les vrais, ne gagnent la rue.
Enfin, il faut tout de même dire un mot sur les excuses de M. Geagea. Ne serait-ce que pour leur rareté. Sauf erreur, personne jusqu’ici, parmi les chefs politiques de premier plan, n’a osé aller aussi loin devant un grand rassemblement de ses propres troupes. Seul Walid Joumblatt l’avait précédé, certes, et avait demandé pardon à plusieurs reprises, mais c’était principalement lors d’entrevues télévisées et au Parlement. Quant aux autres, ils ne semblent même pas envisager la chose. Pourtant que d’erreurs n’ont-ils pas, eux aussi, à se reprocher !
Quand on pense qu’il a fallu exactement un demi-siècle à un président français pour qu’il demande pardon pour les fautes de Vichy, les dix-huit années de Samir Geagea paraissent dérisoires, surtout au vu de la différence de contexte entre un vénérable vieil État évoluant depuis longtemps dans une sérénité politique durablement scellée et un jeune volcan en pleine ébullition existentielle.
Le discours de Samir Geagea ne réhabilite pas Samir Geagea. Il réhabilite la politique.
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La première observation qui vient à l’esprit à la lecture de ce constat, c’est qu’il paraît lui-même … insuffisant. Car il omet de dire à quoi et au nom de quoi les excuses de M. Geagea ne suffisent guère.
Si l’on considère que le mea culpa est « insuffisant » pour que les victimes des abus et leurs proches pardonnent intimement aux FL leurs égarements passés, on est presque dans l’euphémisme. Les douleurs restent trop vives pour que la mémoire lourde daigne se dissiper dans quelque formule de contrition.
Si le constat se fonde sur des considérations...