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Actualités - Opinion

Vous avez dit «?architecture?»?? Louis INGEA

J’ai lu les différents articles parus dans L’Orient-Le Jour (à propos de l’effritement, dans l’indifférence générale, du patrimoine architectural dans nos villes). Édifiants?! Peut-on y ajouter quelque chose?? Quoi dire?? Quoi écrire?? Par où commencer?? L’article de lady Sursock Cochrane sur le grignotage quotidien de ce qui reste d’une culture me fait penser à quelqu’un qui assisterait un mourant dans ses derniers instants tout en égrenant son chapelet pour une éventuelle amélioration de l’état du moribond... C’est pénible, je le sais. Il est trop tard pour s’apitoyer et trop tard surtout pour corriger quoi que ce soit. J’ai bien peur de constater qu’il n’y aurait franchement plus rien à faire sur ce plan ni, sans doute, sur bien d’autres. Car le mal est à diagnostiquer ailleurs, bien plus loin, bien plus profondément que ce que nous distinguons encore à la surface. Si, depuis longtemps et en application du fameux «?qui aime bien châtie bien?», on avait encouragé la critique constructive non dépourvue de sévérité, il aurait pu y avoir, à temps, quelque réaction salutaire pour stopper une gangrène et sauver progressivement ce qui pouvait encore l’être. Hélas?! Au point où nous en sommes, je pense que le Liban «?d’une fois?» n’est définitivement plus. Et qu’il ne servirait à rien de rêver à un passé que nous avons assassiné et qui ne permet en aucune façon de bâtir un avenir sur des réminiscences. Il est communément admis que les Grecs, de nos jours, à titre d’exemple, n’ont plus rien à voir avec les concitoyens d’Aristote ou de Sophocle. La société grecque actuelle, qui vaut ce qu’elle vaut, s’est substituée confortablement à un passé dont elle n’a gardé que des archives, des souvenirs et une gloriole qui ne flatte que ceux qui s’en gargarisent. C’est, sans doute, un exemple-type de ce qui se passe un peu à travers le monde, et le cas libanais n’y échappe pas, évidemment. D’ailleurs, ne nous laissons-nous pas aller, à notre tout, à rappeler à qui veut l’entendre que, sur notre terre, vécurent une fois les Phéniciens?? Or, le Liban de papa avait déjà englouti depuis longtemps toute trace d’avant-gardisme, et le seul alphabet que les habitants du pays ont pu inventer au cours de leur histoire moderne se lisait, à leurs corps défendant, dans leur esprit frondeur mais impuissant, leur propension à une liberté toujours brisée face à des occupants tyranniques et le recours à un système de corruption politique qui s’avérait comme le seul exutoire pour leur survie. Ajoutez à cela l’apparition du phénomène de la mondialisation et de sa société de consommation, et vous comprendrez pourquoi le Libanais d’aujourd’hui n’a plus d’autre horizon que celui de surfer sur un océan d’appétits et d’expédients. L’appât du gain est devenu la seule sauvegarde d’une existence faite de jouissances factices et de réalisations éphémères. On croit s’accomplir ainsi à travers un confort matériel truffé de gadgets, bouffi de frime, aux dépens de tout sens de l’éthique et, sur le terrain, de l’esthétique. Allez inculquer le sens (divin) de la beauté à celui qui ne sait plus de quoi demain sera fait... Avant de nous lamenter, ouvrons plutôt les yeux sur la triste réalité qui nous asservit et tâchons de sonder pour l’avenir les éventuelles qualités d’un monde qui se présente comme inhumain, mais dans lequel il est toujours possible d’explorer des possibilités nouvelles. Nos maisons «?de dentelle?» avaient leur charme (et leur jardin) lorsque le Liban comptait encore entre un million et deux millions d’habitants. Avec l’accroissement démographique, il devenait impossible de conserver un luxe au-delà de nos moyens et de notre espace exigu. Fallait-il restreindre les naissances, suspendre le flot sauvage du déferlement de la vie?? Autant maudire la création... Si la capitale suffoque aujourd’hui, ce n’est certes pas parce que l’architecture actuelle, toute en hauteur, supplante mal l’architecture traditionnelle de nos grands-parents. Et bien que le principe en soit vrai, les attendrissements ne sont plus de mise. Et les regrets tout aussi bien. Dans le monde étouffant qui est le nôtre, politiquement et économiquement, plus de place pour les vestiges. Nous nous contenterons de photos, de gravures et de cours d’histoire. Le véritable mal est plutôt dans la pourriture de nos mœurs sociales, l’avidité pour le gain facile, l’égoïsme étroit de chacun, le manque de sens civique chez les plus jeunes comme chez leurs aînés. En un mot comme en cent, le désordre, l’indiscipline, l’éducation défaillante et le mépris vécu pour tout ce qui a trait à une partie ont fait que les projets de développement se passent de tout contrôle, que l’urbanisme planifié est une donnée inconnue et qu’il suffit de «?graisser la patte?» de chaque fonctionnaire pour que s’ouvre le sésame des permis-de-construire-n’importe-quoi. Non?! Ce qui enlaidit ce bijou que fut le Liban, ce ne sont pas tant les tours et les rues rééquilibrées d’une ville que les hideuses érections de bâtisses informes tout le long des boulevards périphériques, tant au nord qu’au sud de Beyrouth. Il n’y a plus un pouce de terrain qui ne soit édifiable. Pas une plage, pas une falaise rocheuse, pas un bosquet qui soient restés à l’abri de cette frénésie, de cette démangeaison, de ce chancre galopant qui ronge les entrailles de notre territoire. Promenez-vous sur le littoral entre Dbayé et Tripoli. Hasardez-vous du côté de la banlieue sud et de Khaldé. Grimpez un peu vers Fanar, Mansourieh ou bien Zouk Mosbeh. À quoi servirait de préserver ces bonnes vieilles maisons libanaises lorsqu’elles doivent avoisiner avec des taudis, des garages, des hôtels borgnes et des supermarchés?? S’aviserait-on, par miracle, de contingenter des zones à caractère précis que leurs riverains immédiats seraient les premiers à braver la loi, proposant au plus offrant des investisseurs leur lopin de terre. Nécessité?? Cupidité?? Manque de moyens?? Non?! Absence d’un État de droit et absence de culture?! Point à la ligne. Ni la guerre civile, ni le besoin, ni la pression démographique ne sont, à eux seuls, à l’origine d’un tel désastre. Les gens ont recours à ce genre d’excuse pour justifier l’injustifiable. La seule et unique source de nos malheurs relève du domaine de la politique. On ne gouverne pas une nation à l’aide d’une Constitution bâtie (elle aussi) sur un consensus branlant. Comme on ne prépare pas une cuisine en ayant recours à dix-sept cuisiniers pour le même plat. Un corps sans tête n’est qu’une masse immonde. Alors qui, mais qui donc parmi nos meneurs de danse aura un jour le courage de sacrifier son égoïsme, d’accepter sans conditions, non plus tant un dialogue ou un compromis que de hurler sur toutes les ondes la nécessité de faire prévaloir la dignité du Liban sur toute autre considération?? Je suis certain qu’il doit se trouver, malgré tout parmi nous, un personnage providentiel sorti de nulle part, à même de regrouper autour de son message et de sa ferme détermination l’unanimité des Libanais, depuis le plus isolationniste des minoritaires jusqu’au dernier des hezbollahis. Ne nous faisons plus d’illusions. Il ne nous faut pas moins qu’un sauveur hors duquel point de salut. Ce n’est pas un vœu pieux. C’est une urgence. L’élan qui a pu rassembler plus d’une fois le quart d’une population entière ne peut pas, statistiquement parlant, se retrouver dans l’impossibilité de sécréter pareil phénomène. Encore faut-il que ceux qui le provoquent ne se contentent pas d’en jouir pour un jour. Il leur faut le courage de se «?suicider politiquement?» pour que renaisse leur patrie. Sauf que l’Homo libanicus draine dans ses gènes un entêtement proverbial et coriace. Alors, à quand le miracle?? Louis INGEA Architecte d’intérieur Article paru le vendredi 22 août 2008
J’ai lu les différents articles parus dans L’Orient-Le Jour (à propos de l’effritement, dans l’indifférence générale, du patrimoine architectural dans nos villes). Édifiants?!
Peut-on y ajouter quelque chose?? Quoi dire?? Quoi écrire?? Par où commencer?? L’article de lady Sursock Cochrane sur le grignotage quotidien de ce qui reste d’une culture me fait penser à quelqu’un qui assisterait un mourant dans ses derniers instants tout en égrenant son chapelet pour une éventuelle amélioration de l’état du moribond...
C’est pénible, je le sais. Il est trop tard pour s’apitoyer et trop tard surtout pour corriger quoi que ce soit. J’ai bien peur de constater qu’il n’y aurait franchement plus rien à faire sur ce plan ni, sans doute, sur bien d’autres. Car le mal est à diagnostiquer ailleurs, bien plus...