Le Conseil des ministres de vendredi dernier a eu beau prendre des mesures secrètes pour assurer la sécurité dans le pays, les Tripolitains n’en restent pas moins inquiets sur le sort de leur ville. Qu’ils soient sunnites de Bab el-Tebbaneh ou alaouites de Jabal Mohsen, les Tripolitains sont convaincus que l’instabilité dans la capitale du Nord n’est pas une affaire passagère et tous les plans de sécurité ne sont que des mesures provisoires de nature à calmer momentanément le jeu sans résoudre les problèmes de fond.
Pour eux, Tripoli est en quelque sorte l’abcès de fixation d’une crise bien plus profonde que ne veulent bien le dire les responsables de la ville. Elle est en quelque sorte l’arène où les protagonistes locaux et régionaux continuent de s’affronter, sans toutefois se risquer à dépasser les limites fixées à leur lutte destructrice.
En chuchotant, les habitants de Tripoli confient d’ailleurs que les incidents sécuritaires sont légion chaque nuit même si les médias n’en font pas toujours état et ils révèlent même que de part et d’autre de la rue de Syrie – qui sépare Bab el-Tebbaneh de Jabal Mohsen – une véritable politique de déplacement de la population est suivie, alors que les armes prolifèrent entre les mains de ceux qui le souhaitent. Mais, toujours selon certains habitants de la ville, le problème est si complexe et l’échéance électorale du printemps prochain si importante qu’aucune partie n’ose en révéler toutes les implications, de peur de faire un faux pas qui risquerait de lui faire perdre des voix électorales précieuses.
Selon un ancien cheikh salafiste qui a requis l’anonymat, Tripoli était destinée à prendre la revanche de Beyrouth, après ce qu’il qualifie d’épreuve de force du 7 mai. Avec sa profondeur sunnite au Akkar, Tripoli était considérée comme un bastion de la communauté et l’opposition, en particulier le Hezbollah, n’y était pas suffisamment puissante pour y rééditer l’expérience de la capitale. Avec sa mouvance salafiste aux multiples visages, la capitale du Nord semblait donc avoir tous les atouts en main. Et même si des groupes extrémistes ont agi de leur propre initiative, avec les fonds importants dont ils disposent, ils ne risquaient pas d’être désavoués, après ce qui est considéré comme « l’humiliation de Beyrouth » et à l’approche de l’échéance électorale.
Le premier problème est apparu lorsque les alaouites se sont montrés bien mieux équipés et préparés à l’affrontement que prévu. Bien qu’isolés dans la colline de Jabal Mohsen, ils ont fait preuve d’une grande agressivité et d’une importante puissance de feu qui leur a permis de bloquer, avec leurs tirs, l’ensemble du quartier de Bab el-Tebbaneh et même au-delà, provoquant une certaine peur chez les habitants de la ville.
Le second problème est ensuite venu des divisions sur la scène sunnite et des tentatives du Hezbollah de faire une percée au sein de la scène salafiste. Ces tentatives représentaient une certaine menace pour ceux qui prônaient la revanche et voulaient attiser le conflit entre sunnites et chiites.
Un document d’entente
Le Hezbollah a malgré tout poursuivi ses contacts et un document d’entente sera annoncé dans les prochains jours entre des salafistes, dont Safouane Zohbi – considéré comme un des fers de lance des groupes salafistes de Tripoli – Hassan Chahhal, cousin de cheikh Chahhal, des cadres du parti dans une tentative d’unifier les rangs face à un ennemi commun, Israël. Pour le Hezbollah, une telle démarche est essentielle dans le but de commencer à effacer les séquelles de son « opération du 7 mai » et tenter d’empêcher les débordements du conflit entre sunnites et chiites. Tous les discours du secrétaire général du Hezbollah réservent d’ailleurs une grande part au refus de la discorde interne, notamment entre les musulmans, dans une tentative d’éviter de rappeler que sayyed Hassan Nasrallah est le chef de la Résistance et ne doit donc pas être réduit à un simple uléma chiite...
À Tripoli, cette initiative ne fait toutefois pas l’unanimité et au moment où ce rapprochement doit être officialisé, un livre sort dans les milieux salafistes, écrit par celui qui est considéré comme l’idéologue d’el-Qaëda, Abou Abdel-Rahman Atiyyatallah, dans lequel il attaque le Hezbollah et appelle à la lutte contre lui. En même temps, celui qui est considéré comme le « chef officiel » des salafistes de Tripoli, cheikh Daïyatalislam Chahhal (il ne contrôle pas les mouvements et les cellules de la mouvance sont généralement clandestins), s’est rendu chez le chef de file de l’opposition dans la capitale du Nord, l’ancien Premier ministre Omar Karamé. La visite est d’autant plus importante qu’elle est intervenue, selon des sources informées, avec la bénédiction de l’Arabie saoudite, dont le but serait actuellement de réunifier les rangs sunnites et de calmer le jeu entre les protagonistes.
Des cellules clandestines
Mais la situation semble échapper à tout contrôle et c’est dans ce cadre que l’ancien cheikh salafiste place l’explosion du bus de mercredi dernier qui avait fait quinze morts dont neuf militaires. Selon ce cheikh, les cellules clandestines sont incontrôlables et suivent un agenda qui leur est propre. Mais elles profitent actuellement d’un climat moins défavorable suscité par les événements du 8 mai à Beyrouth et par l’approche de l’échéance législative qui paralyse plus ou moins les candidats aux élections. C’est ainsi, explique le même cheikh, que les proches des détenus appartenant à Fateh el-islam peuvent aujourd’hui mener une action revendicatrice sans susciter une réaction de protestation des habitants et des chefs politiques de la ville, alors qu’il y a un an, ils étaient montrés du doigt par tout le monde, après leur bataille sanglante contre l’armée libanaise.
C’est dans ce contexte de tiraillements internes et externes que les Tripolitains essaient de reprendre une vie normale. Sans trop y croire, convaincus qu’ils paient le prix de tous les conflits non résolus dans la région, dans l’indifférence quasi générale.
Scarlett HADDAD
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Pour eux, Tripoli est en quelque sorte l’abcès de fixation d’une crise bien plus profonde que ne veulent bien le dire les responsables de la ville. Elle est en quelque sorte l’arène où les protagonistes locaux et régionaux continuent de s’affronter, sans toutefois se risquer à dépasser les...