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Actualités - Opinion

COMMENTAIRE Le dialogue entre les cultures Par Tzvetan TODOROV*

Que veut dire être « civilisé » ? De toute évidence, être bien éduqué, porter une cravate, manger avec une fourchette ou couper ses ongles une fois par semaine n’y suffit pas. Nous savons tous qu’être « civilisé » au sens formel du terme n’empêche pas de se comporter comme un barbare. Partout et de tout temps, être civilisé a signifié – et signifie – être capable de reconnaître et d’accepter l’humanité d’autrui, au-delà des différences de mode de vie. Ce point de vue semble évident, mais il n’est pas universellement accepté. L’idée de dialogue entre les civilisations est généralement bien accueillie, mais il arrive qu’elle ne suscite que des ricanements. La conclusion du récent essai d’Elie Barnavi, Les religions meurtrières, s’intitule Contre le dialogue des civilisations. Son idée est implacable : D’un côté il y a la civilisation et de l’autre la barbarie. Aucun dialogue n’est possible entre l’une et l’autre. Mais si on examine cette idée de plus près, l’erreur saute aux yeux. Les mots civilisation et culture n’ont pas du tout le même sens selon qu’on les emploie au singulier ou au pluriel. Le mot cultures (au pluriel) se rapporte aux modes de vie des différents groupes humains. Il englobe tout ce que leurs membres ont en commun : la langue, la religion, la structure familiale, la manière de s’alimenter et de s’habiller, etc. En ce sens, c’est une catégorie descriptive, sans valeur de jugement. Au contraire, la civilisation (au singulier) correspond à une catégorie morale connotée positivement : le contraire de la barbarie. Aussi, un dialogue entre les cultures est non seulement bénéfique, mais essentiel à la civilisation. Aucune civilisation n’est possible sans cela. Contrairement à ce que proclament les défenseurs de l’idée du « choc des civilisations », les rencontres entre différentes cultures se déroulent généralement facilement et ne suscitent aucune violence, car nous y sommes psychologiquement préparés. Tout individu est le produit de plusieurs cultures, même sans avoir jamais quitté son pays, parce que la culture n’est pas seulement nationale. Chacun d’entre nous est porteur de la culture liée à son sexe, à sa génération, à son niveau de richesse, à sa classe sociale et à sa profession. La pluralité des cultures ne crée généralement aucun problème, parce que passer d’un code culturel à un autre relève d’une faculté humaine universelle. Ainsi, nous ne parlons pas de la même manière à toutes les personnes que nous rencontrons au cours d’une journée. D’autre part, les cultures liées à un territoire donné ne sont jamais vraiment « pures ». Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire d’un pays comme la France, on trouve des rencontres entre les différentes tribus et les différents groupes ethniques (les Gaulois, les Francs, les Romains et bien d’autres), donc entre des cultures différentes. Partout – sauf peut-être dans des vallées profondes de Nouvelle-Guinée où d’obscures tribus vivent peut-être isolées les unes des autres – il n’y a que des cultures métissées. Mais si certaines cultures sont fières de leur métissage, d’autres tentent de le camoufler. On abuse du concept de dialogue entre les cultures, au point qu’il n’est parfois qu’un vœu pieux, parce qu’on lui demande l’impossible : la résolution de conflits politiques enflammés. Le dialogue, aussi bien intentionné soit-il, ne peut résoudre des problèmes liés à la liberté de déplacement, au partage d’un territoire ou de ressources naturelles. Politique et culture se trouvent à des niveaux différents : la première concerne l’action, la seconde la formation des mentalités, la première intervient dans l’urgence, alors que la seconde ne produit un résultat qu’au bout de plusieurs générations. Nous pouvons contribuer au dialogue entre les cultures par des initiatives simples et modestes. Il faudrait davantage de traductions des idées et de la littérature des autres pays, davantage de séjours de longue durée à l’étranger pour les étudiants, davantage d’enseignement des langues étrangères et plus d’incitations à étudier les autres cultures et davantage de confrontation des mémoires nationales (par exemple entre la France et l’Algérie). Quelques mesures de ce type existent déjà au sein de l’Union européenne, mais il faudrait aussi les appliquer ailleurs : en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Inde, en Chine, au Japon et en Amérique latine. Le meilleur moyen d’initier un dialogue est de laisser tomber les clichés et les généralités pour favoriser la rencontre entre les êtres humains. Pour le moment, la politique affiche sa prééminence. Mais dans une autre perspective, le dialogue peut l’emporter sur la guerre et la défense obstinée de ce que nous croyons être notre identité, parce que c’est ce qui nous rapproche de la vocation de l’humanité. Le romancier André Schwarz-Bart aimait à raconter cette histoire : on a demandé un jour à un grand rabbin pourquoi la cigogne que l’on appelle Hassada (l’affectueuse en hébreu) parce qu’elle n’aime que les oiseaux de son espèce est classée parmi les animaux sales. « Parce qu’elle n’aime que sa propre espèce », répondit-il. * Tzvetan Todorov est directeur de recherche honoraire au CNRS à Paris. Il a écrit de nombreux livres sur l’histoire et la culture. © Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2008. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
Que veut dire être « civilisé » ? De toute évidence, être bien éduqué, porter une cravate, manger avec une fourchette ou couper ses ongles une fois par semaine n’y suffit pas. Nous savons tous qu’être « civilisé » au sens formel du terme n’empêche pas de se comporter comme un barbare. Partout et de tout temps, être civilisé a signifié – et signifie – être capable de reconnaître et d’accepter l’humanité d’autrui, au-delà des différences de mode de vie.
Ce point de vue semble évident, mais il n’est pas universellement accepté. L’idée de dialogue entre les civilisations est généralement bien accueillie, mais il arrive qu’elle ne suscite que des ricanements. La conclusion du récent essai d’Elie Barnavi, Les religions meurtrières, s’intitule Contre le dialogue des civilisations. Son...