Vingt-deuxième semaine de 2008.
Il a donc finalement été élu – et pour (ironique) rappel : c’était initialement le choix de la majorité. Il a été élu à deux voix contre une. Deux points à son crédit. L’un pour sa prise de position catégorique dans la nuit du 27 au 28 février 2005 lorsque, balayant d’un revers de galon les ordres des Assad, d’Émile Lahoud et de Sleimane Frangié, à l’époque ministre de l’Intérieur, il avait refusé d’empêcher le premier million de commencer à se former, place des Martyrs. L’autre pour la victoire de ses boys contre le terrorisme made in Syria (ou d’inspiration el-Qaëda : c’est pareil) en 2007 à Nahr el-Bared. Et un point noir – anthracite : la passivité affolante de la troupe, sa neutralité qui n’avait rien de bienveillante pendant le putsch du Hezbollah et son invasion de Beyrouth. Mais bon : à chaque fois, à chacune de ces trois guerres, il a su préserver l’unité de l’armée. En inscrivant chacune de ses victoires dans un cadre éminemment politique.
Visionnaire, Michel Sleimane ? Calculateur ? Extrêmement précautionneux ? Peu importe : il aura besoin de tout cela, et de beaucoup plus encore, pour sa quatrième (et dernière ?) guerre, où il ne s’agira plus cette fois de cuirasser l’unité de l’armée, mais bien celle du pays. L’unité, la pérennité de l’État. Et pour cela, le nouveau locataire de Baabda n’a (mal)heureusement qu’une solution : appliquer de nouveau, dans son esprit et dans sa lettre, une Constitution pourtant tellement violée qu’il faudrait surtout, avant toute chose, s’employer à en recoller les morceaux. Appliquer la Loi fondamentale : voilà, bizarrement, une chose facile pour celui qui s’est fait fort, depuis des années, de vouloir rester à égale distance de tous et de qui il est exigé, désormais, d’arbitrer. Et seulement d’arbitrer, en gardant constamment, à son chevet, ce fameux Livre que l’un de ses prédécesseurs, également général, avait eu la bonne idée de sacraliser : pas Émile Lahoud, évidemment… Fouad Chéhab.
Là par contre, pour l’arbitrage, Michel Sleimane a l’embarras du choix. Il peut naturellement choisir la solution facile : regarder 14 et 8 Mars s’étriper, à coups de putschs ou de gardénias, c’est selon, et se contenter d’inaugurer routes, ponts ou chrysanthèmes en coulant, lui aussi, c’est peut-être militairement génétique, d’heureuses brasses dans quelque piscine présidentielle. Il peut aussi la jouer comme Salomon : trancher un coup pour les uns, un coup pour les autres – ce qui revient finalement à faire faire à ce pays un pas en avant et dix en arrière… Il peut enfin, surtout, arbitrer activement. C’est-à-dire imposer au Conseil des ministres et au Parlement un pré carré dans lequel ministres et députés de tous bords feraient ce qu’ils voudraient à condition que prime uniquement la construction d’un Liban libre, souverain, indépendant, fort, en paix avec tous ses voisins et ouvert au monde entier ; un Liban où seraient sanctifiés sans conditions liberté, démocratie, égalité, loi et droit. Et qu’on le veuille ou non, cette feuille de route, ce sont les millions de Libanais qui l’ont rédigée. Un certain 14 Mars 2005.
Cette guerre que devra mener Michel Sleimane s’annonce absolument plus terrible que tout ce qu’il a connu. Seul un homme rare, une espèce probablement chimérique, pourrait transcender les impératifs régionaux et internationaux, les caprices de Castafiore phéniciennes et la mentalité des Libanais, pour remettre ce pays dans un chemin droit. Ex-commandant en chef de l’armée, son stratego ne peut pas, non plus, aller par quatre chemins : un seul peut effectivement l’aider à mettre, s’il le souhaite, le Liban sur les rails : celui de la place de l’Étoile. Michel Sleimane est obligé de se constituer un bloc parlementaire à son image : indépendant et régi uniquement par les incontournables impératifs du 14/03/2005. Là aussi, c’est fâcheux, mais c’est comme ça, il ne peut chasser que sur une seule terre : le Mont-Liban en général, son fief de Jbeil en particulier.
Qu’un singe occupe le palais de Baabda et il faudra défendre ce singe, disait l’incontournable Édouard Honein. Non que Michel Sleimane ait pour l’instant quoi que ce soit du primate ; bien au contraire, il y a en lui qui dort un peu du buffle, pour cette force tranquille qu’il apprend à faire sienne, et du renardeau, pour cette intelligence qui l’a poussé souvent à bien faire en laissant braire. Mais comme tout le monde, peut-être un peu plus que tout le monde pour ce poids infini qu’il a bien voulu accepter de porter sur ses épaules, le nouveau chef de l’État a droit à ses cent jours de grâce. Qu’il les occupe à mener cette guerre. Sa guerre des cent jours. Il aura là tous les Libanais derrière lui. Sinon, ce ne sera qu’un ex-commandant en chef de l’armée comme un autre qui a terriblement insisté pour se jeter dans la politique, mais qui n’était absolument pas fait pour. Le troisième, finalement…
Ziyad MAKHOUL
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Il a donc finalement été élu – et pour (ironique) rappel : c’était initialement le choix de la majorité. Il a été élu à deux voix contre une. Deux points à son crédit. L’un pour sa prise de position catégorique dans la nuit du 27 au 28 février 2005 lorsque, balayant d’un revers de galon les ordres des Assad, d’Émile Lahoud et de Sleimane Frangié, à l’époque ministre de l’Intérieur, il avait refusé d’empêcher le premier million de commencer à se former, place des Martyrs. L’autre pour la victoire de ses boys contre le terrorisme made in Syria (ou d’inspiration el-Qaëda : c’est pareil) en 2007 à Nahr el-Bared. Et un point noir – anthracite : la passivité affolante de la troupe, sa neutralité qui n’avait rien de bienveillante pendant le putsch du Hezbollah...