Il s’entend bien avec tout le monde, Israéliens et Palestiniens, Américains et Iraniens, Syriens et Libanais. En dépit de ses structures conservatrices, il fait fi des tabous politiques les plus tenaces, pratiquant ce qui est sans doute la politique étrangère la plus décomplexée et libérée de tout le monde arabe. Mais ce phénoménal équilibriste qu’est le Qatar se serait-il attaqué cette fois à trop gros morceau, en l’occurrence un rébus libanais sur lequel plus d’un médiateur s’est cassé les dents ?
Le fait est que l’émir Hamad a payé de sa personne, lundi, pour tenter d’arrondir les angles. Déçu et sans doute ulcéré par l’intransigeance d’une opposition libanaise pourtant ménagée au plus haut point, l’affable et jovial émir, l’émir-qui-s’entend-bien-avec-tout-le-monde, a alors montré hier qu’il commençait à perdre patience : d’où les deux options uniques entre lesquelles le 8 Mars est pratiquement sommé de choisir, et cela pas plus tard que ce mercredi.
Tout au long du conclave de Doha pourtant, le médiateur qatari n’aura pas été en manque d’idées, même si on a pu avoir l’impression – un peu hâtive, il est vrai – que ces idées manquaient, quant à elles, de suite. En l’espace de quelques jours, on aura vu ainsi le problème abordé tantôt par un bout et tantôt par un autre, le processus arrêté la semaine dernière, à Beyrouth même, par la Ligue arabe se trouvant sans cesse accommodé à la sauce du jour. Plus d’une fois, la séquence des événements a été remaniée au gré de la valse des priorités, le scrutin présidentiel finissant par s’imposer comme l’étape la plus immédiate – et non plus le couronnement – du processus de règlement. Sur ce point, le simple bon sens ne fait que reprendre ses droits : outre le fait qu’elle réintroduit salutairement l’élément chrétien dans l’équation étatique libanaise, l’élection d’un chef de l’État implique également le retour à la vie d’un Parlement abusivement mis en hibernation par son propre président.
À propos du partage des portefeuilles au sein du futur gouvernement d’union, on aura eu droit à une autre valse – celle des chiffres et des quotas – avant que soit concédée à l’opposition cette minorité de blocage qu’elle réclamait avec tant d’âpreté. Peine perdue, l’intérêt s’est déplacé ailleurs. Soit en effet parce que le 8 Mars, de toute manière et même après qu’il eut quitté le gouvernement, s’est avéré parfaitement capable de bloquer le fonctionnement des institutions en recourant, en plus d’une occasion, à la violence armée ; soit encore parce que le gouvernement d’union projeté n’a que quelques mois d’espérance de vie, du fait de la proximité des législatives de 2009, c’est la loi électorale et le découpage des circonscriptions – notamment dans le gros réservoir à suffrages de la Capitale – qui apparaissent soudain, en ce moment, comme l’enjeu principal de la discussion.
Ne s’agirait-il donc plus que de s’entendre sur la manière dont on ira voter ? On ne croira pas un seul instant que la libre expression de la volonté populaire est le maître souci de ces indécrottables amoureux de la démocratie que sont le Hezbollah et consorts, sans parler de leurs parrains iranien ou syrien. C’est à une bataille de longue haleine que se prépare en réalité l’opposition, une bataille dont le programme a été publiquement décliné, depuis longtemps, par le régime baassiste : entre deux orages sur le Liban, c’est une majorité parlementaire fictive, factice qu’il s’agit de déboulonner, sinon par l’intimidation et la violence, alors par le verdict des urnes. Ce sont les résolutions de l’ONU sur le Liban, l’exigence d’un échange d’ambassadeurs et d’une délimitation de la frontière avec la Syrie, l’entière coopération avec le tribunal international qu’une majorité nouvelle, tenue pour réelle et effective, se proposerait vraisemblablement de remettre en question. C’est dire l’impact décisif qu’aura chaque suffrage, le poids absolument sans précédent qui sera celui de chaque élu.
Reste à savoir si des élections normales sont seulement concevables dans un contexte aussi visiblement anormal que celui prévalant aujourd’hui. Par deux fois depuis le départ des troupes syriennes – et comme par hasard, les deux fois à l’approche de la manne touristique de l’été –, le Hezbollah a été impliqué dans des guerres, l’une régionale et l’autre interne. La première fois avait été relancé – en pure perte – le débat national sur l’opportunité d’un arsenal que cessait de justifier désormais l’occupation israélienne du Liban-Sud. C’est sur la nuisance interne de cet arsenal qui a été utilisé à bien mauvais escient au début de mai, qui risque d’être réutilisé à tout moment, que porte maintenant ce débat.
Voilà pourquoi de toutes les réalisations susceptibles d’être annoncées aujourd’hui à Doha, le thème le plus vital – plus vital même, tout compte fait, que l’élection présidentielle – est celui des garanties sécuritaires réclamées par l’écrasante majorité de l’opinion publique. On vote avec sa tête, on peut parfois voter avec les pieds. Nulle part cependant, on ne vote avec ses canons.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il s’entend bien avec tout le monde, Israéliens et Palestiniens, Américains et Iraniens, Syriens et Libanais. En dépit de ses structures conservatrices, il fait fi des tabous politiques les plus tenaces, pratiquant ce qui est sans doute la politique étrangère la plus décomplexée et libérée de tout le monde arabe. Mais ce phénoménal équilibriste qu’est le Qatar se serait-il attaqué cette fois à trop gros morceau, en l’occurrence un rébus libanais sur lequel plus d’un médiateur s’est cassé les dents ?
Le fait est que l’émir Hamad a payé de sa personne, lundi, pour tenter d’arrondir les angles. Déçu et sans doute ulcéré par l’intransigeance d’une opposition libanaise pourtant ménagée au plus haut point, l’affable et jovial émir, l’émir-qui-s’entend-bien-avec-tout-le-monde, a alors...