Par Paul SCHAM*
On ne sait trop ce que Jimmy Carter avait à l’esprit en se rendant au Moyen-Orient pour y rencontrer les responsables du Hamas.
Vu son expérience de la politique, il ne pouvait pas croire qu’il lui suffisait de prendre le chemin de Damas pour provoquer l’étincelle qui permettrait d’intégrer rapidement le Hamas dans de réelles négociations de paix. Plus vraisemblablement, il a compris qu’il pouvait mieux que quiconque focaliser l’attention des Occidentaux sur la possibilité d’ouvrir le dialogue avec le Hamas. Une fois de plus, la provocation serait son outil le plus efficace, tout comme elle l’avait été en 2006, lorsqu’il avait intitulé son dernier livre Palestine : Peace Not Apartheid. Ces deux gestes ont déclenché des scandales de même grandeur. Le fait est que, désormais, on voit plus clairement, grâce à lui, où se situe la ligne rouge du Hamas, autour de laquelle un dialogue futur devra nécessairement s’organiser.
Il convient de remarquer que ceux qui critiquent ainsi M. Carter n’ont généralement rien à proposer pour remplacer les contacts avec le Hamas. Personne ne croit que ce mouvement va disparaître, personne ne croit que la force militaire suffira à le détruire ou à le dompter. En fait, on commence à admettre qu’Israël devra tôt ou tard traiter avec le Hamas – comme s’il avait le choix. Alors pourquoi ces attaques déchaînées contre M. Carter ?
La raison la plus évidente est qu’il s’est démarqué du consensus international existant, qui définit le Hamas comme une organisation terroriste. En faisant ce voyage, il a conféré au Hamas une légitimité internationale de fait. En déposant une gerbe sur la tombe de Yasser Arafat et en donnant l’accolade à Khaled Mechaal, le chef du Hamas, il a alimenté les soupçons selon lesquels il serait anti-israélien et ami du Hamas. Alan Dershowitz, professeur à Harvard, est même allé jusqu’à prétendre que c’est l’argent qu’il reçoit de sources arabes pour son centre qui motive ses initiatives « anti-israéliennes ». Le plus souvent, ses détracteurs se contentent de recycler des insultes justifiées par une animosité strictement personnelle.
Plus important encore, un nombre appréciable d’Israéliens, à commencer par d’anciens responsables des services de sécurité, poussent le gouvernement à accepter la réalité du Hamas et à trouver le moyen d’amorcer le dialogue. Dans un sondage récent, 64 % du public israélien s’exprime en faveur d’un dialogue avec le Hamas. Ce n’est qu’aux États-Unis que l’opinion à cet égard semble presque uniformément négative.
Où en est alors le processus de paix au Moyen-Orient ?
Il semble aujourd’hui acquis que le Hamas ne disparaîtra pas, quoi que fassent Israël, les États-Unis ou la communauté internationale. La popularité de ce mouvement est due à plusieurs facteurs, à commencer par l’écœurement que ressentent les Palestiniens devant la corruption du Fateh, la montée de l’islam politique dans tout le Moyen-Orient, l’impression (partagée par presque tous les observateurs) que le processus d’Annapolis est voué à l’échec et la conviction généralisée parmi les Palestiniens (à tort ou à raison) qu’Israël n’acceptera jamais pacifiquement un État palestinien dessiné selon les contours de 1967.
De plus, le Hamas a pris le dessus dans ses confrontations politiques et militaires avec le Fateh et l’opinion internationale s’impatiente de plus en plus du blocus de Gaza par les Israéliens. Tout ceci a contribué à installer le Hamas dans un rôle dont il pourra difficilement être délogé. De temps à autre, le Hamas semble suggérer vaguement qu’il pourrait se départir de sa ligne traditionnelle selon laquelle toute reconnaissance formelle d’Israël et toute acceptation de sa légitimité constitue un interdit théologique. Il semble aujourd’hui s’efforcer d’élaborer des mécanismes théologiques et politiques qui lui permettraient d’affronter la terrible et inéluctable réalité de l’État hébreu contemporain. C’est donc un progrès.
En fait, le Hamas a déjà établi sa « légitimité » à la manière de n’importe quelle force politique : en amassant un tel pouvoir politique et militaire qu’on ne puisse l’ignorer. Cette constatation est irréversible. Israël, les États-Unis et l’Occident doivent donc désormais trouver les moyens d’affronter cette réalité. Non par machiavélisme amoral, mais par simple réalisme. Même les plus puissants doivent parfois mettre de l’eau dans leur vin. Ce moment est venu. Tandis que l’expédition de M. Carter continue de provoquer des rodomontades politiques, certains commencent quand même à accepter la réalité. Le 30 avril, l’Égypte annonçait que le Hamas et onze factions palestiniennes mineures s’étaient engagés à honorer une trêve de six mois avec Israël. Celle-ci ne s’applique aujourd’hui qu’à Gaza, mais elle pourrait s’étendre à la Cisjordanie. Omar Souleimane, le puissant directeur du renseignement égyptien, s’efforce actuellement d’obtenir l’agrément d’Israël.
Si ce cessez-le-feu prenait, d’autres occasions pourraient se présenter, même en l’absence d’un accord de paix formel dans l’immédiat. On a déjà vu des ennemis jurés coexister. En 1948, les quatre voisins d’Israël s’étaient jurés de le détruire. Aujourd’hui, deux d’entre eux ont signé des traités de paix et un troisième affirme qu’il est prêt à le faire. Dans le même ordre, on a vu l’URSS et les États-Unis (et leurs alliés respectifs) s’affronter pendant des décennies de guerre froide, en évitant, à la surprise de tous, une guerre généralisée.
Quand on cesse de s’entre-tuer, on peut commencer à construire.
(*) Paul Scham est chercheur adjoint au Middle East Institute et coéditeur du livre Shared Histories : A Palestinian-Israeli Dialogue. Article écrit pour le service de presse de Common Ground (CGNews).
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