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Actualités - Opinion

Le Liban à la recherche d’une paix toujours introuvable

Durant toute son histoire, le Liban a vécu tantôt une période de guerre, tantôt une période de paix, mais toujours provisoire ou fragile. La guerre de 1975 a théoriquement pris fin, les canons se sont tus, mais 33 ans plus tard, la paix ne règne toujours pas. «?Il existe une tentation extrêmement subtile et dangereuse de confondre la paix avec la simple absence de guerre, écrit le père Dominique Pire. Définissons la paix positive comme étant le commencement de la compréhension mutuelle, du respect et de l’appréciation de l’autre en tant que différent de nous. La paix positive, c’est ce que j’appelle la coexistence des esprits et des cœurs. Cette définition de la paix positive vaut tout autant pour la paix entre groupes, nations, blocs… que pour la paix entre individus.?» Ainsi, le Liban a payé, au moins depuis 1840, un lourd tribut entaché de sang, de souffrances et de larmes, pour sa survie, pour cette paix toujours hypothétique. Et malgré le très lourd bilan humain, matériel et moral de la guerre destructrice de 1975-1990, les Libanais n’ont pas encore tiré les conséquences qui s’imposent ou appris grand-chose de ces épreuves et traumatismes… Sur le bilan même de la guerre, les chiffres diffèrent d’une source à une autre et les Libanais divergent. Mais cela n’enlève rien à la cruelle réalité?: entre 100 000 et 150 000 morts, entre 350 000 et 500 000 blessés et handicapés, entre 16 000 et 18 000 disparus et entre 2 millions et 2 millions 500 000 immigrés fuyant l’horreur et allant planter leur rêves sous d’autres cieux plus cléments. Ainsi, nous n’arrivons toujours pas à assumer notre passé ni à le gérer. Pire, certains font tout, consciemment ou inconsciemment, pour nous y replonger et nous faire revivre le fanatisme et l’intolérance?! Ces derniers mois, de graves événements ont failli glisser le pays dans le cauchemar des heurts communautaires, après l’expédition du dimanche 5 février 2006, à Achrafieh, ou les affrontements de janvier 2007 replongeant le pays dans l’horreur et la peur, après le lâche assassinat des deux Ziad, c’est l’ancienne ligne de démarcation Chiyah-Aïn-el Remaneh qui a été le théâtre, dimanche 27 janvier 2008, d’émeutes opposant des jeunes aux forces de l’ordre. Cela s’accompagnant régulièrement de multiples incidents et dérapages sécuritaires à répétition dans plusieurs quartiers de Beyrouth. Les pires craintes et souvenirs ont ainsi refait surface chez une grande partie de la population. C’est que deux conceptions de l’État se font face, deux Liban s’opposent, deux mondes s’affrontent et deux projets d’avenir antagonistes s’expriment de plus en plus dans la rue et non pas au sein des institutions, dans la haine et le rejet de l’autre, risquant de rallumer les démons d’une guerre civile qui commence à s’installer déjà sous la forme d’une guerre civile froide. Les images de Gaza semblent malheureusement s’infiltrer doucement mais sûrement au Liban et certaines scènes d’émeutes et d’affrontements sur le théâtre palestinien sont ainsi reprises dans les quartiers de Beyrouth et de sa banlieue. Tout comme une tempête qui, avant de s’abattre, donne des signes avant-coureurs, la guerre civile n’éclate pas du vide ou du néant. Ses signes avant-coureurs sont facilement détectables ces dernières semaines dans le pays, la rue, les esprits, les discours et auprès des Libanais qui vivent désormais la peur au ventre. Jamais les périls ne se sont avancés vers le Liban à une telle vitesse. Cette forme de guerre froide se traduit par une course aux armements, une crise économique et sociale, une immigration qui s’accélère, des institutions frappées par l’immobilisme ou presque la désintégration, un vide présidentiel, des interventions étrangères de moins en moins discrètes, une population divisée et une rue qui s’exprime de plus en plus violemment… Il est vrai que les circonstances aujourd’hui sont différentes de celles de 1975, au niveau interne et externe. Il est vrai que la classe politique, au moins officiellement, comme l’écrasante majorité de la population, rejette et refuse un retour à la guerre. Il est vrai que les décideurs régionaux et internationaux s’en tiennent encore à ce statu quo et cet équilibre de non-guerre. Mais cela ne veut pas dire qu’à force de jouer avec le feu, le pays ne risque pas de glisser vers la barbarie et la folie d’une nouvelle guerre, sans crier gare. La longue liste de martyrs, qui n’en finit pas de s’allonger, est une triste image représentative de l’histoire du Liban où la vie se mélange constamment à la mort. Mais cela ne justifie pas que notre pays continue à payer aussi cher en sang et en nombre élevé d’immigrés, la facture de la liberté, de l’indépendance et de la paix introuvable. Tout cela est préoccupant et inquiétant, et montre à quel point la paix demeure fragile au pays du Cèdre. Dans le roman de Georges Farchakh intitulé Oum Farès, un personnage nommé le bouffon répond à des miliciens venant lui demander de se joindre à eux, pour venger un crime perpétré par une milice rivale, en disant?:?«?Pourquoi voulez-vous que je les égale en infidélité et en indécence ? Je ne réclame pas la vengeance, mais la justice. Je pardonne et n’oublierai pas afin que le crime ne se répète pas (…) Le soleil en a assez de se lever dans le sang des innocents, et si nous n’y prenons garde, il va partir ailleurs, quelque part dans cet univers, où la grâce de Dieu habite encore certaines âmes. » Malheureusement, peu de Libanais ont, à l’instar de ce bouffon, ainsi analysé profondément le passé, ses malheureuses expériences et conséquences en toute transparence et en ont tiré les leçons de mémoire, de justice et de pardon. Les Libanais n’ont pas assumé leur histoire et ne se sont pas attelés à un travail de réflexion et d’analyse. Les Libanais n’ont malheureusement pas pris conscience que tout au long des trois dernières décennies, ils ont payé le prix de «?la guerre des autres?» et de leurs propres erreurs et divisions. Aujourd’hui, il est impératif qu’ils se rendent compte, s’ils ne prennent pas leur destin en main, qu’il serait très dangereux qu’ils paient le prix de «?la paix des autres?»?: piège dans lequel beaucoup tentent de les induire. Et c’est peut-être à cause de cette résignation à la tentation de l’oubli que nous avons vécu une «?période d’absence de guerre?» et non pas une période de paix positive. Mais ce n’est jamais trop tard?! Nous devons éclairer, expliquer et comprendre le passé pour mieux penser et préparer l’avenir du pays et celui des Libanais. Quand on renie le passé, on perd l’avenir. Hélas, le passé n’est sollicité au Liban que sur un mode nostalgique, surchargé d’émotions. Il s’agit de mémoires enfouies, scotomisées, sans pardon, mais avec rancœur. Cela finit par empiéter sur l’espace et le temps disponibles pour l’analyse, la prospective et les propositions constructives. Cela finit par hypothéquer l’avenir… «?C’est uniquement en se souvenant que nous pouvons résister?au retour du crime et pour oublier ceux qui ont été commis, écrit un de mes étudiants, Roger Haddad. Un oubli qui ne signifie nullement complaisance ou amnistie qui mène à l’amnésie, mais un oubli qui offre le pardon et qui peut conduire à surmonter le travail du deuil et à retrouver, à défaut d’innocence, une certaine insouciance.?» Combien d’acteurs, de décideurs, de dirigeants et de responsables de ces années noires se sont exprimés sur cette période et se sont repentis?? Combien ont-ils été jugés?? Qui parmi ceux-là a-t-il répondu de ses crimes, des conséquences de ses ordres et décisions, ou de ses folies meurtrières?? Qui a eu le courage de demander pardon aux Libanais pour tout ce qu’on leur a fait subir comme souffrances ou horreurs?? Pourtant, une bonne partie de ces responsables sont toujours vivants et certains continuent même d’occuper les devants de la scène politique. Que savent-ils, ces jeunes d’aujourd’hui qui s’affrontent ici ou là, dans la rue ou dans les universités, autour d’élections estudiantines dont les résultats sont considérés comme la clé du paradis sur terre, que savent-t-ils du leader, cet idole, ce demi-dieu intouchable, qu’ils adorent, suivent aveuglement et adulent, et à?la gloire duquel ils enflamment le ciel de Beyrouth par des tirs meurtriers chaque fois qu’il prononce un discours ? Que savent-ils de son passé, de son histoire et de l’impact qu’ont eu ses visions, ses stratégies et ses politiques sur le pays?et la vie de ses citoyens ? Avons-nous la mémoire si courte ou tellement sélective?? L’histoire serait-elle un éternel recommencement au Liban?? Ou plutôt ce sont les erreurs des Libanais qui se répètent uniquement ? Faut-il se crever les yeux et rester plongé dans une amnésie collective pour éviter d’examiner et de comprendre une page de notre histoire si peu glorieuse?? Et dont la fameuse phrase «?guerre des autres?», sorte de circonstances atténuantes, ne suffit plus à nous en disculper,?ni a en dégager notre responsabilité ? Il est temps de freiner ce processus qui altère la mémoire et déforme notre conscience nationale et collective. «?Quand la dignité blessée devient parole, elle guérit?», écrit Regina Sneifer dans J’ai déposé les armes. Oui, nous avons un devoir de mémoire, un devoir d’écriture, un devoir de témoignage, un devoir de parole et un devoir d’histoire, non seulement envers les générations de l’avenir, mais envers les victimes de toutes les guerres du Liban. Ce travail de mémoire est primordial car il est un préalable pour pouvoir non seulement pardonner les crimes de guerre, mais pour en éradiquer les causes et les mobiles. Il faut lever le voile de l’oubli et de l’amnésie. Levons le voile de l’oubli et ayons le courage de regarder notre passé avec beaucoup de lucidité pour pouvoir comprendre, pardonner et se projeter dans cet avenir. Il s’agit d’un appel à un travail de mémoire envers les générations qui n’ont pas connu cette triste page de notre histoire afin qu’elles puissent en tirer les leçons pour l’avenir. Il devient urgent de mobiliser les Libanais?autour?de la question de la mémoire de la guerre et de les sensibiliser aux dangers que présente le déni de cette période pour le présent et pour l’avenir… Pr Pascal MONIN Responsable du master information et communication à l’USJ
Durant toute son histoire, le Liban a vécu tantôt une période de guerre, tantôt une période de paix, mais toujours provisoire ou fragile. La guerre de 1975 a théoriquement pris fin, les canons se sont tus, mais 33 ans plus tard, la paix ne règne toujours pas.
«?Il existe une tentation extrêmement subtile et dangereuse de confondre la paix avec la simple absence de guerre, écrit le père Dominique Pire. Définissons la paix positive comme étant le commencement de la compréhension mutuelle, du respect et de l’appréciation de l’autre en tant que différent de nous. La paix positive, c’est ce que j’appelle la coexistence des esprits et des cœurs. Cette définition de la paix positive vaut tout autant pour la paix entre groupes, nations, blocs… que pour la paix entre individus.?»
Ainsi, le Liban a payé, au moins...