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Actualités - Opinion

Alya el-Solh, l’irréductible

Il y a juste un an, Alya el-Solh nous quittait loin de la terre du Liban qu’elle aimait passionnément. Que ce fût à Paris, à New York, à Londres ou à Genève, elle était en réalité dans un état d’errance sans fin, mais son cœur était à Beyrouth et le Liban ne quittait jamais sa pensée. Irréductible et rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice, comme Raymond Eddé auquel la liait une grande amitié, elle avait été marquée dès son jeune âge par le combat mené par son père Riad el-Solh aux côtés de cheikh Béchara el-Khoury pour l’indépendance et la souveraineté du Liban. Son attachement éperdu à la liberté lui avait rendu insupportable la triste situation dans laquelle le Liban se trouvait confiné par suite des agressions et des occupations qu’il avait dû subir. Parfaitement trilingue, Alya avait souvent publié des articles virulents dans le Nahar et L’Orient-Le Jour notamment. En compulsant ses papiers, sa sœur, notre amie Leila el-Solh Hamadé, a retrouvé un article inédit de Alya écrit vers la fin de 1995, qui est toujours d’une brûlante actualité. Ce cri du cœur qui vient de l’au-delà, notre journal a jugé indispensable, en accord avec sa sœur, de le porter à la connaissance de nos lecteurs, en espérant que la voix de Alya sera enfin entendue. Michel EDDÉ Le Liban a perdu sa liberté, et son indépendance est grabataire. Sommes-nous là pour des oraisons funèbres anticipées ? Pour une évocation nostalgique des saisons de bonheur et de gloire ? S’il en était ainsi, nul ne serait plus flatté que moi. Car l’indépendance du Liban est née dans la maison de mon père. Mais le Liban va mal – très mal. Le temps presse – c’est pitié de le perdre en chroniques, en justifications, en éloge du temps passé, même en casuistique pour le temps qui passe. Nous n’avons plus le temps pour être jugés – à peine pour être sauvés. D’ailleurs, quel était notre crime, un abus d’une trop bonne chose : la liberté. Si le Liban disparaît, vous ne pourrez pas dire : personne ne nous a prévenus. Je suis là pour vous prévenir. Non ce n’est pas une emphase de rhétorique, mais un appel de détresse. À ceux qui veulent bien nous aider, par-delà la bonne conscience qu’une telle réunion puisse donner. Je dirais : Si le Liban tragique a disparu de vos écrans ou de la une de vos journaux parce qu’il n’a plus beaucoup de cadavres à exhiber, il ne faudrait pas le rayer des annales des blessures de l’humanité. Au Liban, si on n’assassine plus les hommes, c’est le pays qui est en train d’être assassiné. Et ce cadavre-là n’est pas saisissable par la caméra. Et pourtant… Pourtant, les causes de cette mort annoncée du Liban sont flagrantes à qui veut les voir. Car ni les chars israéliens sont camouflés ni leurs bombardements ne s’opèrent au canon silencieux. Ni les soldats syriens ne jouent à l’homme invisible dans nos villes et nos campagnes. Ni les Damas-Cannossa quasi quotidiens ne sont tenus secrets comme une tare. Pourquoi le monde porte-t-il donc des lunettes spéciales pour voir le Liban ? Pourquoi s’arme-t-il d’une logique taillée sur mesure pour justifier son abandon ? Le Koweït envahi, la terre entière s’est mobilisée, le Liban doublement occupé accuserait presque ce même monde de non-assistance à pays en danger. Le Liban-Sud est gangrené jusqu’à l’os par l’envahisseur israélien, et cela s’appelle coquettement ceinture de sécurité. Pourtant une ceinture se porte autour de la propre taille et non enfoncée dans la chair d’autrui. Le reste du pays est asphyxié, humilié par l’occupation syrienne, et cela est complaisamment décrit assistance fraternelle et pacification utile. Utile à qui ? Et la fraternité ne se consomme pas dans la subordination. Deux occupations – l’une justifiant l’autre et comme consolidant l’idée que le Liban n’était pas fait pour être libre. Indépendant, il ne l’est plus guère que sur l’État civil des nations. Pour qu’il n’en soit pas définitivement rayé, à l’heure où la géopolitique du Moyen-Orient est en cours de modification. Si vous voulez nous aider, c’est à l’heure qu’il faut le faire, et non demain. Demain après la paix, il sera trop tard. Avec des mains liées, on ne peut signer que des capitulations. Nos eaux, notre économie de service, notre rôle de liaison Orient-Occident, notre capacité d’accueil, nos frontières, notre existence même, tout cela sera monnaie d’échange entre nos deux tuteurs. Cela ne se passe pas à l’heure où, les bras baissés, on se contentait de quelques larmes sur Prague et sur Budapest. Mais à l’heure où le monde n’eut de cesse qu’il ne fit clore le chapitre des tutelles avec l’indépendance de la Namibie, benjamine des pays à accéder à cette fierté. À l’heure ou crépite la liberté, tel un feu d’artifice, et éclaire des nuits et des horizons qui ne l’ont jamais connue. Le libre Liban est mis en tutelle. Invité, encouragé par les maîtres du monde – les grandes démocraties – à souscrire à l’humiliation, à se constituer occupé et fier de l’être, à accepter la soumission et même la collaboration comme un pragmatisme prometteur et intelligent. Petite anecdote. Qu’ont donc pensé Messieurs Chirac, Juppé, et Warren Christopher en voyant à l’aéroport de Beyrouth la photo du président syrien plus grande que celle du président de la République libanaise ? Ont-ils eu le sentiment de fouler le sol d’un pays souverain ? À l’heure où le monde observe avec attendrissement le gazouillis chaotique de la liberté à Moscou, ou les premiers balbutiements meurtriers de la liberté dans telle ou telle république ex-communiste. Pourquoi ce même monde a-t-il si sévèrement jugé certaines de nos errances en liberté. Oui, nous avons fait un usage abusif de cette liberté, mais nous étions novices et généreux. Nous avions toujours porté la liberté en nous, nous n’étions indépendants que depuis peu pour en connaître le bon usage. Nous ignorions que la vraie liberté n’était pas libertaire et qu’elle se protégeait par des frontières comme la patrie, car elle pouvait être mise en danger. Dans la bonne tradition des pays d’asile, des terres d’accueil. À bras grands ouverts, nous avons accueilli des hommes chassés de chez eux par la misère, l’arbitraire ou l’envahisseur. Ils sont venus avec leurs idées, leurs rêves, leurs plaies, leurs colères, jusque leurs querelles. Chez nous, ils étaient libres de s’exprimer, même d’agir. Tellement libres qu’ils finirent par amalgamer leur action et la nôtre. Et vint le malheur. N’y avait-il donc meilleur remède que la confiscation de notre liberté au profit de ceux qui n’en font pas grand usage ? Un usage maladroit ne vaut-il pas mieux qu’un non-lieu de la liberté ? Le Liban ne peut attendre longtemps le retour de sa liberté. Car plus qu’un autre pays, il sera libre ou ne sera pas. Tant d’ethnies, de religions, de clans concentrés sur une si petite surface ne pouvaient avoir qu’un seul rassembleur, un maître suprême : la liberté. Cette liberté qui donne droit à la différence et déblaie les chemins du rêve et de l’ascension de l’homme. Il faut être convaincu que la liberté est le souffle de vie d’une nation, pour percevoir et comprendre la vraie nature du mal qui nous mine. Au nom de qui, de quoi, le Liban est-il sacrifié ? Ne croyez pas que le Liban se meurt par ce qu’il a de plus noble seulement. Hélas, par ce qu’il a de plus naturel également. Le quotidien décent. Que les échos de l’opulence de la place des fêtes à Beyrouth ne cachent à vos yeux la misère profonde du peuple. Picorer dans les poubelles n’est plus le monopole des clochards dans l’ancien pays de l’abondance. Choisir entre le médicament et la paire de chaussures, entre le pain et l’école est devenu un dilemme courant de la vie libanaise. Sans le pays de culture et de prospérité, les va-nu-pieds analphabètes reprennent une place dans le paysage. J’ai eu vent d’une famille de cinq petits écoliers qui petit-déjeunaient à tour de rôle, un par jour. De parents qui vendent leurs enfants pour être sûrs qu’ils seront nourris. J’en passe. Je ne suis pas Victor Hugo. Que les boniments de quelques voyageurs de commerce et d’autres constructeurs de souks ne vous induisent pas en erreur. Avant d’ériger des pierres, il faudrait déplier l’échine, et faire sourire les enfants. Hommes de bonne volonté, voulez-vous nous aider ? Brisez cette nouvelle éthique des nations qui place l’utile avant, le juste après. Remettez les pendules des préséances morales à l’heure. Rompez les rangs de ce nouvel ordre mondial où tout est minuté, même la vie des peuples : compassion tempérée et sauvetage sans cesse ajourné pour la Bosnie. Sang et feux insouciants sur la Somalie. Silence de plomb au-dessus du vrai drame du Liban. Le 22 novembre 1943, nous fûmes indépendants de la France. Mais nous gardâmes d’elle une relique, un rêve : être une démocratie à l’image de la France. Français ! Au nom de ce rêve, faites quelque chose. Notre honte et notre douleur ont assez duré. Le silence du monde aussi. Un documentaire sur Alya el-Solh intitulé La gardienne de l’indépendance, produit et présenté par Ricardo Karam, sera diffusé sur la LBCI le dimanche 4 mai à 21h30.
Il y a juste un an, Alya el-Solh nous quittait loin de la terre du Liban qu’elle aimait passionnément. Que ce fût à Paris, à New York, à Londres ou à Genève, elle était en réalité dans un état d’errance sans fin, mais son cœur était à Beyrouth et le Liban ne quittait jamais sa pensée. Irréductible et rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice, comme Raymond Eddé auquel la liait une grande amitié, elle avait été marquée dès son jeune âge par le combat mené par son père Riad el-Solh aux côtés de cheikh Béchara el-Khoury pour l’indépendance et la souveraineté du Liban. Son attachement éperdu à la liberté lui avait rendu insupportable la triste situation dans laquelle le Liban se trouvait confiné par suite des agressions et des occupations qu’il avait dû subir. Parfaitement trilingue,...