Bien sûr, il y a de quoi s’arracher les cheveux lorsqu’on promène un regard superficiel sur le paysage politique libanais. Jean-Pierre Katrib, directeur du conseil exécutif de Loubnanouna, affirme qu’après « le retrait des forces israéliennes et syriennes du Liban, il est apparu que les Libanais étaient dans l’incapacité de s’entendre ». Posé comme ça, le problème paraît en effet insoluble. Mais peut-on le poser comme ça ? (voir le spécial L’Orient-Le Jour : « Réinventer le Liban »).
Peut-on ignorer qu’entre le retrait israélien et le retrait syrien, cinq années se sont écoulées ? Cinquante-neuf mois, pour être précis, pendant lesquels le régime syrien s’est évertué à mettre en doute le retrait israélien, et donc tous les sacrifices de la Résistance, en sortant de son bonnet l’affaire des fermes de Chebaa.
L’ONU a eu beau décréter officiellement qu’Israël avait parfaitement appliqué la résolution 425 du Conseil de sécurité, Damas a trouvé des porte-voix qui ont hurlé le contraire. Ce n’est que bien plus tard que les Libanais ont compris le fin mot de l’histoire : ces fermes sont effectivement libanaises, mais Israël, en 1967, avait cru les prendre aux Syriens qui, de fait, les occupaient depuis 1953. Cela rendait leur récupération particulièrement complexe, c’est vrai, mais éliminait d’office l’option militaire, tant souhaitée par Damas et Téhéran.
Toutefois, « l’incapacité à s’entendre », dont parle M. Katrib, a commencé au sein même du camp prosyrien, lorsque, dès l’an 2000 et suite au retrait israélien, Walid Joumblatt a déclaré que le temps était venu pour que les troupes syriennes se redéploient au Liban, conformément à l’accord de Taëf, et entament en fait leur retrait du territoire libanais. Tout le monde se souvient qu’à l’époque, le député Assem Kanso avait riposté en disant, en plein Parlement, que « Joumblatt méritait d’être fusillé ».
Ceux qui accusent le seigneur de Moukhtara d’avoir retourné sa veste après le retrait syrien oublient, ou feignent d’oublier, qu’il avait eu ce courage-là dès ce temps-là. De plus, cette scission au sein du camp prosyrien allait vite se révéler irréversible. Les menaces, les intimidations et même les assassinats vont l’accélérer au lieu de la freiner. Il était clair qu’une ère était révolue et qu’une nouvelle page de l’histoire libanaise allait s’écrire.
Au fil des mois, une nébuleuse va se former autour du noyau chrétien de Kornet Chehwane, se préciser dans le Rassemblement du Bristol, puis prendre la forme définitive de la galaxie du 14 Mars. L’immense majorité des chrétiens, puis l’immense majorité des druzes, puis l’immense majorité des sunnites, ainsi tendus vers un même but, démentent l’assertion de M. Katrib selon laquelle « les Libanais ont prouvé leur incapacité à s’unir ».
Demeure le cas des chiites. L’arbre touffu du Hezbollah ne doit pas cacher la forêt d’une communauté elle-même diversifiée et plurielle. De sources convergentes, nous savons combien le Hezb reçoit annuellement d’Iran : près d’un demi-milliard de dollars. De quoi exercer une puissante force d’attraction qui n’est pas sans rappeler celle de Yasser Arafat dans les années soixante-dix. Mais lors du meeting historique du 14 mars 2005, justement, le député chiite Bassem el-Sabeh a dénoncé le régime syrien avec plus de virulence que les autres orateurs réunis, alors que six jours auparavant, sayyed Hassan Nasrallah exprimait à l’égard de ce même régime une gratitude éperdue. Davantage : à l’issue de la guerre de juillet 2006, quand presque tous les leaders libanais saluaient la « victoire » du Hezbollah, le mufti chiite de Tyr s’est singularisé en déclarant : « Je n’ai jamais vu une victoire où le vainqueur subit un blocus du vaincu »… Davantage encore : lorsque le Hezbollah a intercepté une patrouille des Forces de sécurité intérieure et l’a désarmée, le Courant chiite libre (CCL) a été le seul à affirmer que « le Hezbollah est une milice hors la loi et antipatriotique ».
Qu’est-ce qui justifie, dès lors, l’idée prônée par Sami Gemayel, celle des « États autonomes » , comme solution au problème libanais ? Elle est non seulement irréalisable, mais criminelle. Voire, en abandonnant le 14 Mars, le Courant patriotique libre (CPL) de l’ancien général Michel Aoun a effectué un mélange supplémentaire des cartes. Lorsqu’il fait cause commune avec le Hezbollah, avec Wi’am Wahhab, avec Omar Karamé, il démontre qu’il n’existe pas des « groupes culturels », mais des affinités politiques, que je ne veux pas juger ici. Avec le retrait des armées d’occupation, les clivages confessionnels se sont dissipés comme par magie. Ils ont été remplacés par une majorité multiconfessionnelle et une opposition, multiconfessionnelle elle aussi.
Article paru le jeudi 24 avril 2008
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Bien sûr, il y a de quoi s’arracher les cheveux lorsqu’on promène un regard superficiel sur le paysage politique libanais. Jean-Pierre Katrib, directeur du conseil exécutif de Loubnanouna, affirme qu’après « le retrait des forces israéliennes et syriennes du Liban, il est apparu que les Libanais étaient dans l’incapacité de s’entendre ». Posé comme ça, le problème paraît en effet insoluble. Mais peut-on le poser comme ça ? (voir le spécial L’Orient-Le Jour : « Réinventer le Liban »).
Peut-on ignorer qu’entre le retrait israélien et le retrait syrien, cinq années se sont écoulées ? Cinquante-neuf mois, pour être précis, pendant lesquels le régime syrien s’est évertué à mettre en doute le retrait israélien, et donc tous les sacrifices de la Résistance, en sortant de son bonnet l’affaire des...