Quinzième semaine de 2008.
Là-bas, en France par exemple, à 15, 17 ou 20 ans, ils manifestent. Un peu manipulés certes – les syndicats et/ou les politiques sont retors… Mais à 15 ou 20 ans, ils kiffent grave l’idée d’investir la rue pour quelque chose de noble. C’est leur cause. Mini-Cohn-Bendit en herbe ; rebelles acnéiques à peine postpubères ; des Arlette Laguillier en H&M et rouge à lèvres ; s’espérant futurs Michael Moore mais encore plus hargneux ; chemises blanches BHL bien ouvertes sur torses glabres et Arielle Dombasle dans l’I pod, ils rêvent de briser les décisions du gouvernement, ils rêvent de victoires, de médailles, de gloire. Ils rêvent d’un nouveau printemps des étudiants, d’un deuxième 68 : un quarantième anniversaire, cela se fête, dignement, le joli mois de mai n’est plus bien loin, des répétitions s’imposent, d’autant que leur cible (é)mouvante, le maître de l’Élysée himself, n’a jamais caché son aversion pour l’héritage de ce 68 qu’à l’époque il avait somptueusement snobé. À 15 ou 20 ans, ils rêvent de faire comme leurs parents, comme leurs aînés.
Ici, au Liban, aussi. À 15, 20 ou 25 ans, ils veulent, aussi, faire comme ceux qui les ont précédés. À la seule différence qu’ils ne veulent pas changer le (ur) monde, eux ; ils ne veulent pas briser une Matrix, renverser le système, ressouder un pays, vénérer un État, créer une nation – ils s’en foutent : ils rêvent, certes, mais uniquement de kalachnikovs, de combats de rues, de canons, de snipers, de chrapnels, de bruits, de fureurs ; ils rêvent de bouter l’autre, de le jeter dans la mer, de lui donner l’ultime démonstration ; ils rêvent de curées, d’hallalis, de caves-abris où ils viendraient, petits d’hommes, en uniforme, déguisés, armés jusqu’aux dents, rassurer leur tribu, jouer les matamores de pacotille, des babygodfathers emplis de sollicitude pour les gens de leur clan, la bave encore aux lèvres rien qu’à penser à l’autre, à ce sale maronite, ce sale sunnite, ce sale druze, ce sale chiite, ce sale 8 Mars, ce sale 14 Mars, ce sale autre qui, même s’il parle la même langue, partage le même territoire, prie de la même façon, habite la même rue, parfois le même appartement, n’est plus libanais juste parce qu’il ne pense pas de la même façon.
Ici, au Liban, à 15, 20 ou 25 ans, ils n’apprennent pas la même histoire. Ils ne vivent pas la même histoire. Ils ne (se) racontent pas la même histoire. Ici, au Liban, à 15, 20 ou 25 ans, ce n’est peut-être pas seulement de leur faute s’ils ne comprennent donc pas la même histoire. Il y a l’espoir que l’école puisse un jour, avec un peu de bonne volonté, devenir leur placenta commun ; il existe déjà de bienvenues, de bienveillantes associations qui suent sang et eau pour qu’ils sachent enfin tirer les leçons d’hier, d’avant-hier, d’il y a trente ans… Mais combien de décennies, combien de siècles faudra-t-il pour que chez eux, à la maison, ils entendent, voient, reniflent, touchent et goûtent à autre chose qu’au mépris – pire : à la haine de l’autre ? Combien de temps avant qu’il soit possible d’effacer, de détruire ces centaines, ces milliers de nouvelles lignes de démarcation ? Ces gueuses : elles ont choisi l’implantation la plus intelligente ; ancrées dans cet espace pourtant si volatil, si virtuel, si infime et qui s’appelle les mentalités, ces lignes de démarcation, comme autant de cytomégalovirus de deuxième, cinquième, huitième génération, se savent indélogeables, reines, invincibles…
Combien de temps avant que ce 13 avril ne devienne à la portée de tous – l’epsilon de tous les 14, 8, 11 ou 22 Mars, la somme de toutes les histoires condensées en un si petit territoire ? Combien de temps avant que d’en finir avec les milliards de germes de cette nouvelle guerre que les Gargamel de la région souhaitent, catalysent, promettent à tour de bras – cette guerre que personne, désormais, ne pourra qualifier de celle des autres, tellement ici, au Liban, à 15, 20 ou 25 ans, on la fantasme, on la veut, on l’appelle ?
Seul lot de consolation pour cette adolescence défigurée de dedans, pour ces petits cons qui ne veulent rien savoir, rien assimiler : ici, au Liban, les paires de gifles qui se perdent sont loin de leur être uniquement réservées. Ce drôle de privilège d’être d’insupportables têtes à claques, ils le partagent avec la grande majorité des leaders libanais. À la seule différence qu’eux, parce que si tendre est leur âge, restent l’unique champ de tous les possibles – les autres, ceux qui les représentent, cette grande majorité de leaders est, elle, totalement irrécupérable.
Ziyad MAKHOUL
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Là-bas, en France par exemple, à 15, 17 ou 20 ans, ils manifestent. Un peu manipulés certes – les syndicats et/ou les politiques sont retors… Mais à 15 ou 20 ans, ils kiffent grave l’idée d’investir la rue pour quelque chose de noble. C’est leur cause. Mini-Cohn-Bendit en herbe ; rebelles acnéiques à peine postpubères ; des Arlette Laguillier en H&M et rouge à lèvres ; s’espérant futurs Michael Moore mais encore plus hargneux ; chemises blanches BHL bien ouvertes sur torses glabres et Arielle Dombasle dans l’I pod, ils rêvent de briser les décisions du gouvernement, ils rêvent de victoires, de médailles, de gloire. Ils rêvent d’un nouveau printemps des étudiants, d’un deuxième 68 : un quarantième anniversaire, cela se fête, dignement, le joli mois de mai n’est plus bien...