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Libres et responsables

12/04/2008
Traiter la guerre par la dérision ? Humm… Plutôt que des WC, ce sont des pierres tombales qu’il fallait aligner dans le centre-ville. Ç’aurait été plus fidèle au sacrifice de tant de vies offertes volontairement pour une cause qui parfois nous dépassait. Que parfois nous ignorions. Il faut toujours respecter la générosité de ceux qui ont donné leur vie. À certains, pourtant, cette vie a été prise. C’est le cas de beaucoup qui sont morts ou ont laissé dans la guerre leur santé ou leur intégrité corporelle, ou encore tous leurs biens, vivants souvenirs de la guerre, d’un conflit polymorphe qui demeure en partie irrésolu. On nous a poussé à nous entre-tuer. Nous avons été manipulés. C’est peut-être ce qui est le plus cruel dans le souvenir de la guerre. Toutes ces morts, tous ces déplacements de populations, toutes ces maisons et carrières ruinées, tous ces déchirements, ces séparations, pour quoi ? Pour rien ? Sommes-nous-en certains ? Si nous luttons et résistons si obsessionnellement à l’oubli, en ce moment, c’est pour notre âme. Pour que la guerre n’ait pas été livrée, justement, pour rien. Nous recherchons comme à tâtons dans les ruines de nos idéaux et de nos immeubles éventrés un semblant de sens à ce qui nous arrive. L’historien Henri-Irénée Marrou parle du « réalisme tragique » du chrétien. C’est avec ce réalisme qu’il faut regarder notre histoire, pour se défendre du cynisme et du sentiment de l’absurde qui peut nous saisir. Seul ce réalisme tragique nous permettra de dire que, malgré tous les déterminismes, nous avons été libres et nous continuons de l’être. Et c’est uniquement dans cette liberté que nous pouvons assumer la responsabilité de notre histoire, sans nous démettre en rejetant la faute sur autrui, et affirmer malgré toutes les dérisions, et tous les échecs, toutes les imperfections, que la guerre n’a pas été vaine. Avec ce réalisme tragique, gardons-nous d’idéaliser nos réalisations comme nos échecs. Avançons dans la conscience de l’éphémère et de l’imparfait. D’autres comme nous ont connu l’exaltation de la réussite et les lendemains qui déchantent. Ne cessons pas de vouloir et d’agir à cause du bruit et de la fureur d’une histoire momentanément privée de sens. Pour la regarder sobrement, pour en mesurer, oui, les fruits et les désastres, il faut résolument insérer la guerre du Liban, ou plutôt les guerres du Liban, dans une trame historique plus vaste et surtout dans une authentique théologie de l’histoire comme le souhaite Marrou. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry sur un ton sombre, après le déchaînement de barbarie destructrice de la Première Guerre mondiale. Un conflit qui venait humilier une civilisation occidentale enivrée de sa propre grandeur et de ses triomphes qui, souligne l’historien, « n’étaient nullement illusoires ». « Au prix de tant de sang, de tant de pertes, l’Occident a humblement redécouvert la signification permanente de la parole de l’apôtre : “Elle passe, la figure de ce monde” (1 Cor 7 : 31) », dit Marrou. Ce qui est vrai pour la civilisation occidentale l’est aussi à l’échelle du Liban et du monde arabe, qui avancent vers on ne sait encore quel bien – la liberté ? La démocratie ? –, avec les errements que l’on voit. Certes, gardons-nous de tout positivisme, des vues philosophiques qui nous présentent l’histoire comme progressant inéluctablement vers un point oméga. Nous l’avons vu de nos yeux : après l’exaltation du 14 Mars, le désenchantement est venu et nous avons cru avoir rêvé. Non, ce n’était pas un rêve ! C’était simplement que l’histoire n’est pas faite que de progrès, mais que les échecs et les régressions sont également au rendez-vous. Nous le voyons autour de nous. Que de printemps n’ont pas tenu parole ! Que de bourgeons inaboutis ! Inversement, gardons-nous d’accorder un cachet absolu, irrémédiable à nos échecs et notre désenchantement. Même l’échec est frappé au coin de l’éphémère. Sous l’Ancien Testament, Dieu châtiait parfois les ennemis d’Israël, mais il châtiait aussi Israël par ses ennemis. Du reste, tous les mystiques le savent : l’amour s’avance parfois sous le masque du non-amour. C’est vrai pour les individus comme pour les nations. C’est vrai aussi pour un Liban chéri comme un verger plein de promesses, malgré les vers et les hivers. Libres et responsables, fixons-nous pour but de ne pas cesser d’agir, avant que notre conflit ne soit pleinement résolu. C’est possible. Fady NOUN

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