Dans un discours public, ce sont souvent les mots-clés qui importent et qui confèrent au texte toute sa saveur, dessinant clairement son orientation, ses objectifs, voire la personnalité de son auteur. C’est dans cette optique qu’il faudrait décrypter l’allocution prononcée, hier après-midi, par le nouveau chef de la commission d’enquête internationale, Daniel Bellemare, dans sa première apparition devant le Conseil de sécurité. Le nouveau chef des enquêteurs, qui sera à l’avenir le procureur général près le tribunal spécial pour le Liban, n’y a pas été de main morte, usant ce qu’il faut de mots-clés favoris, tels que celui de « transparence » et d’« indépendance », deux termes qui reviennent comme un leitmotiv dans son texte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis la mise sur pied de cette commission d’investigation, qu’un commissaire de son niveau s’exprime de manière aussi ouverte et aussi directe, évoquant frontalement « le climat politique qui entoure » le travail d’enquête et les « spéculations » qui s’ensuivent. Le message que M. Bellemare a tenu à adresser – aux membres du Conseil de sécurité réunis mais aussi aux Libanais eux-mêmes – est on ne peut plus clair : laissez-donc la justice prendre son cours, le temps qu’il faut, et surtout sachez que les membres de la commission, et plus tard le staff opérant au sein du tribunal ne plieront devant aucune pression politique ou autres. Le message vaut également pour les criminels lâchés dans la nature, auxquels il a fait comprendre que la violence ou l’intimidation n’aboutiront point.
Outre les points techniques relatifs au progrès de l’enquête – notamment l’existence d’un même réseau qui aurait perpétré la totalité sinon une grande partie des attentats, et les motifs « politiques » de l’attentat de Rafic Hariri – des points déjà révélés dans le cadre de son rapport –, ou encore la question du renouvellement de son mandat, le magistrat canadien a surtout insisté sur sa nouvelle approche, à savoir un traitement transparent, indépendant et rigoureux de ce dossier explosif.
Son souci de faire prévaloir la justice et rien que la justice est on ne peut plus patent dans ces quelques lignes entre lesquelles il a tenu à glisser des déclarations de ses homologues à la Cour internationale de justice pour l’ex- Yougoslavie, Carla del Ponte et Louise Arbour, qui ont toutes deux occupé précédemment la position de procureur général, et dont la réputation d’intégrité a déjà fait le tour du monde. Les extraits choisis par M. Bellemare portent sur l’essence même du travail d’investigation pavant la voie à la justice, et sur le principe sacro-saint de l’indépendance du procureur, dont la témérité consiste précisément à faire abstraction de toutes les pressions politiques que pourraient exercer « les États », laisse-t-il entendre.
Une fois pour toutes, le procureur général a voulu faire comprendre, notamment aux membres du Conseil de sécurité, que la question de l’investigation et, par la suite, du tribunal « n’est plus entre leurs mains », même si la mise sur pied de la commission aussi bien que du tribunal a nécessité la coopération et l’approbation incontournable de ces derniers ainsi que celle du gouvernement libanais. Désormais, insinue M. Bellemare, le processus leur échappe, et c’est à lui et son équipe qu’incombe la responsabilité de faire la lumière sur ce dossier, loin des attentes, frustrations et spéculations des uns et des autres.
Aux Libanais, notamment les familles des victimes, auxquels il envoie ses messages de sympathie et de compassion, le magistrat leur signifie que leur patience sera d’autant plus payante qu’il y va de la « crédibilité » même de l’enquête qui doit se faire lentement mais sûrement, tout en prenant en compte l’urgence de parvenir au plus tôt à des résultats concrets.
En expliquant enfin que les inculpations ne seront pas aussi immédiates que l’ont laissé entendre certaines informations ou rumeurs, ni automatiquement au lendemain du début de l’établissement effectif du tribunal, il a tenu à préciser que ces inculpations ne seront prononcées qu’une fois et une fois seulement que les preuves tangibles ont été recueillies et vérifiées.
Qu’il l’ait voulu ou non, en ce faisant, le nouveau chef de la commission internationale aura en tous les cas réussi à se démarquer nettement de ses prédécesseurs et marqué le début d’une nouvelle culture au sein de la commission qu’il entend vraisemblablement répandre au sein du tribunal spécial, une fois à son poste de procureur général.
Jeanine JALKH
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