Il est fort probable que la trilogie The Matrix constitue le plus grand film politique de tous les temps?: elle décrit un monde où la biopolitique décrite par Michel Foucault en 1978 a atteint son stade suprême. Née avec la modernité (Traités de Westphalie, Révolution française, États-nations…), la biopolitique remplaça le totalitarisme classique du «?laisser vivre, faire mourir?» par un «?faire vivre, laisser mourir?». La Matrice est un processus post-historique où l’homme est passé du statut d’acteur à celui d’instrument. Elle représente un pouvoir dont l’un des moments de l’imaginaire s’appelle le réel, où le politique, en tant qu’exploitation de l’information, a atteint son parfait accomplissement, c’est-à-dire la tyrannie absolue?: une relation qui lie ce qui détient l’ensemble de l’information (la Matrice) à ceux qui ne détiennent aucune information (l’humanité)?; elle est ce monstre dont «?on voit de devant le dos et de derrière la face?» (François Meyronnis).
Les États-Unis d’Amérique possèdent le régime qui se rapproche le plus de celui de la Matrice, bien que sous une forme encore historique, donc assez rudimentaire?: la biopolitique américaine, en tant que pouvoir dont le spectre englobe l’ensemble des principales dimensions humaines, repose sur différents piliers. Le militaire, constitué de la plus puissante armée du monde, doublée notamment du Pentagone, de la CIA et de la NSA. L’économique, dont les trois secteurs (l’agriculture, l’industrie et les services) sont de loin les plus performants. Le technoscientifique, qui n’est rien d’autre que la plate-forme possédant (archives) et créant (recherche) la plus grande base de données, tous domaines confondus (universités, centres de réflexions, «?think tanks?»…). Le culturel, qui s’étend de Hollywood à la mainmise sur l’Internet, en passant par New York (actuelle capitale culturelle mondiale), Microsoft, CNN, McDonald’s, ainsi que de la nouvelle lingua franca qu’est l’anglais. Et le politique, non seulement en tant qu’autorité diplomatico-militaire majeure, mais surtout en tant que synthèse disjonctive des précédents piliers, influençant sensiblement le conscient et l’inconscient planétaire, au moins depuis Hiroshima.
Dans cette «?monarchie où la Constitution joue elle-même le rôle de monarque?» (Maurice G. Dantec), dans cette superpuissance qui, qu’on le veuille ou pas, a débarrassé le monde des deux grands totalitarismes du XXe siècle (le nazisme et le communisme), dans cette figure de proue de l’Occident qui est, en l’absence d’une Europe mort-née et «?apuissante?», islamisée et «?pacifiste?», la seule à même de gagner la guerre enclenchée un matin de 11 septembre 2001 par l’Internationale islamiste, il n’existe qu’une très faible probabilité qu’une simple élection d’un président vienne bouleverser ses missions métapolitiques, et ce nonobstant le fait qu’il s’agit, après l’Angleterre, de la plus vieille et plus solide démocratie. Les piliers de la biopolitique américaine s’appliquant a fortiori à son espace interne bien plus qu’à son espace externe (l’ensemble de la planète), il s’agit donc de créer, pour l’élection de 2008, comme pour celles qui la précédèrent et celles qui lui succéderont, un paradoxe qui consiste à donner au vote des électeurs la plus grande effectivité (débats publics, médiatisation à outrance…), et, concomitamment, de le programmer au possible.
Hormis les vieilles dictatures bien huilées (le régime syrien en exemple notoire), il est donc bien plus facile de spéculer sur l’élection présidentielle américaine de fin 2008 que sur celles de bien d’autres pays. Il n’existe en somme que deux possibilités?: soit une finale Clinton-McCain, soit une finale Obama-McCain. Dans le premier cas, il est fort probable que cela conduise à la victoire de Clinton, la Matrice voulant s’offrir une «?pause?» similaire à celle de Clinton?I après Reagan et Bush?I. Dans le second, il s’agirait d’une victoire de McCain, donc d’une primauté donnée à la victoire définitive de la quatrième guerre mondiale, donc à la continuation de Bush?II. N’ayant pas encore pris sa décision finale, dont l’Irak est le déterminant majeur, l’Amérique fera en sorte de garder Clinton et Obama au coude à coude.
Si McCain gagne l’élection de 2008, le résident au bureau Ovale en 2012 serait une Clinton ou son double. Si Clinton gagne en 2008, celle de 2012 demeurera ouverte, s’il n’y aura pas eu d’incident majeur sur le front du 11-Septembre, sinon Schwarzenegger serait président en 2012, et agirait en authentique «?Terminator?» contre les islamistes de tous acabits. Avant 2020, il est certain qu’Obama ou un de ses doubles sera président. Du seul fait d’être candidat, il aura contribué à taire définitivement bon nombre de critiques émises contre «?l’impérialisme raciste américain?» un peu partout dans le monde. S’il gagne l’élection de 2008, c’est que la Matrice américaine aura fait un bond dans le temps, pour revenir plus tard en arrière et mieux gagner, apurée, la guerre du 11-Septembre.
Rudolf DAHER
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il est fort probable que la trilogie The Matrix constitue le plus grand film politique de tous les temps?: elle décrit un monde où la biopolitique décrite par Michel Foucault en 1978 a atteint son stade suprême. Née avec la modernité (Traités de Westphalie, Révolution française, États-nations…), la biopolitique remplaça le totalitarisme classique du «?laisser vivre, faire mourir?» par un «?faire vivre, laisser mourir?». La Matrice est un processus post-historique où l’homme est passé du statut d’acteur à celui d’instrument. Elle représente un pouvoir dont l’un des moments de l’imaginaire s’appelle le réel, où le politique, en tant qu’exploitation de l’information, a atteint son parfait accomplissement, c’est-à-dire la tyrannie absolue?: une relation qui lie ce qui détient l’ensemble de...