Où va-t-on ? Vers le vide généralisé, répond un pôle loyaliste, pour qui cette formule résume le projet de l’opposition, de la Syrie et de l’Iran. La prochaine étape devant être, si l’on n’y met pas le holà, le sabotage des législatives succédant au torpillage de la présidentielle. Parallèlement à la paralysie gouvernementale causée par les démissions comme par la fermeture de la Chambre. À un tel moment, le chemin de l’abîme pourrait prendre le nom de dislocation, précédée ou non de violences. Soi-disant pour éviter la désintégration, les prosyriens relanceraient de plus belle leur offensive contre le pacte de Taëf. Afin de remplacer l’équation paritaire libanaise, de récupérer le pouvoir, tout le pouvoir, et d’infléchir le destin du Liban, en le dirigeant vers un seul axe, on sait bien lequel.
Ce danger en puissance tire toute sa vraisemblance des failles mêmes de Taëf comme de la Constitution qui en découle. Un défaut de cuirasse que tout le monde, en fait, avait pointé du doigt dès l’origine. En affirmant que l’accord devait être considéré comme un pis-aller destiné à faire taire les canons. Qu’il était perfectible, et qu’on s’attellerait à en corriger progressivement les déficiences. Mais l’ex-tuteur syrien s’est ingénié, pendant ses 15 ans de mandat absolu, à aggraver encore les défauts d’un tableau brouillon. En imposant des pratiques provoquant d’incessantes divisions entre responsables libanais, obligés dès lors de recourir à l’arbitrage de Damas pour chaque litige.
L’essentiel
Cependant ni ces manipulations ni les maladresses des législateurs dues à la pression de l’urgence n’invalident les fondements du pacte : les principes de coexistence entre des collectivités toutes minoritaires, donc de démocratie consensuelle et d’équilibre des pouvoirs. La balance penchait à gauche ou à droite, selon la volonté des Syriens. Une composante politique essentielle du pays était exclue du plateau. Ses chefs étaient exilés ou emprisonnés. Elle est maintenant de retour. Il faut donc que le fléau se stabilise au centre. C’est pourquoi il s’agit de revoir la copie initiale, sans la déchirer, d’en corriger les formes défectueuses sans altérer le fond.
Et puisque le porteur syrien n’est plus là, il est nécessaire qu’un national, au plein sens du terme, tienne la balance en mains pour en assurer l’équilibre et l’équanimité. Il ne peut s’agir, par définition même, que du chef de l’État, symbole vivant de l’unité nationale. Or, on le sait, Taëf, marqué par l’esprit de la vieille revendication dite de la participation, a passé les prérogatives présidentielles à la moulinette. Le chef de l’État ne forme plus les gouvernements, ne peut plus dissoudre la Chambre, n’a même pas droit de vote en Conseil des ministres. Pire, il n’a plus les moyens de dégager le pays d’une quelconque crise politique. Car, entre autres exemples de graves lacunes, la Constitution taëfiste ne dit pas ce qu’il faut faire lorsque le président de la République et un Premier ministre désigné ne parviennent pas à s’entendre sur la composition du gouvernement virtuel.
À partir de là, relève un député, et du moment que c’est le président du Conseil qui incarne le Conseil des ministres, détenteur du pouvoir exécutif, le gouvernail effectif se retrouve au Sérail et non plus à Baabda.
Le sifflet manquant
À cette différence près qu’un chef de gouvernement, demi de mêlée comme on dit au rugby, impliqué par la force des choses dans les aléas de la politique politicienne, n’a pas la capacité de jouer les arbitres. Le Liban se retrouve de la sorte sans juge de paix.
Il faut cependant admettre qu’avant Taëf, les pouvoirs de la présidence étaient par trop régaliens. Si abusifs, dans le texte, que les présidents eux-mêmes évitaient de les appliquer à la lettre. Ainsi la Constitution leur permettait de nommer de leur propre chef, sans consulter personne, les membres d’un gouvernement, puis de désigner parmi eux un Premier ministre, un primus inter pares. Sagement, ils s’en abstenaient tous, et consultaient.
En s’inspirant de cet exemple même, les prérogatives présidentielles doivent maintenant être en même temps réhabilitées, par rapport au temps présent, et revues à la baisse par rapport à l’avant-Taëf. C’est à cette tâche que s’attelle un comité d’experts qui planche sur le pacte national et la Constitution qui en résulte, afin de leur redonner nouvelle figure, pour que les institutions s’en portent mieux.
Philippe ABI-AKL
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