Au début des années 90, un groupe d’audacieux dirigeants israéliens et palestiniens a pris comme option stratégique et historique de briser tous les tabous, de bousculer les lourdes barrières psychologiques, de tirer un trait sur la logique absurde des guerres sans horizons – de « la guerre pour la guerre » – et de regarder vers l’avenir, de s’engager résolument sur la voie de la construction de la paix et de la coexistence côte à côte au sein de deux États. Le processus d’Oslo fut mis ainsi sur les rails, débouchant sur la signature d’un accord bilatéral fin 1993. Cette option de paix fut évidemment combattue par les extrémistes et les jusqu’au-boutistes des deux camps qui réussirent à retarder sensiblement le processus en cours, à multiplier les embûches, à tenter de remettre en cause l’élan, l’esprit d’Oslo. Mais contre vents et marées, l’essence de la dynamique d’Oslo a porté ses fruits : les organisations et la direction palestiniennes sont désormais implantées à l’intérieur même du territoire palestinien au lieu de jouer les trouble-fête à Beyrouth ; la population de Cisjordanie et de Gaza est désormais en mesure d’élire en toute liberté ses représentants légitimes ; l’Autorité palestinienne autonome est reconnue par l’ensemble de la communauté internationale et l’État palestinien est devenu une revendication… de l’Administration américaine.
En dépit de toutes les difficultés, le bilan est loin d’être négligeable si l’on se place dans une perspective historique. Dans ce genre de processus, et quel que soit le lourd héritage du passé, la clé du succès réside dans la volonté politique de faire bouger les choses, d’aboutir à un terrain d’entente avec l’autre.
L’ironie du sort a voulu qu’au moment où Washington stimule un forcing pour aboutir à la création d’un État palestinien indépendant cette année, avant la fin du mandat du président George Bush, le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, brandit la menace d’une guerre ouverte contre Israël et d’une confrontation de grande envergure pouvant « changer la face de la région ». Pas plus tard qu’hier, le député hezbollahi Hassan Hoballah appelait les Libanais et les Arabes à opter pour « la ligne d’action de la résistance et de la confrontation afin d’édifier ensemble un Moyen-Orient fort en vue d’affronter l’Amérique ».
Ces positions en flèche ne sont somme toute pas très surprenantes lorsque l’on lit la littérature politique du Hezbollah dont il ressort que la lutte jusqu’au-boutiste contre Israël et le monde occidental ainsi que la guerre à outrance contre les États-Unis, fût-elle sans horizons, constituent la raison d’être et le « fond de commerce » du Hezbollah, indispensables à sa survie politique, du moins s’il s’en tient à sa vision actuelle de son rôle sur la scène locale. Sauf que le directoire et les cadres du Hezbollah doivent prendre conscience du fait qu’ils ne sont pas seuls au Liban, que la société libanaise est par essence pluraliste et qu’ils ne peuvent donc pas tenter d’imposer durablement leur propre agenda, leur perception particulière de ce que devraient être le rôle et la place du pays du Cèdre sur l’échiquier moyen-oriental.
Le parti chiite devrait finir par admettre que ce serait conduire sa communauté dans une aventure suicidaire que de s’obstiner à vouloir imposer aux autres composantes communautaires libanaises ses choix guerriers qui répondent à la raison d’État de son allié régional plutôt qu’à des considérations purement libanaises. Les images des deux rassemblements du 14 février dernier ont illustré d’une manière éclatante le fossé qui ne cesse de s’approfondir entre deux visions du Liban, deux visions de l'individu (et donc de la société), deux visions de la vie, deux visions de la mort, qui sont et qui demeureront inconciliables. Et dans ce clivage existentiel, c’est le Hezbollah qui est sorti des rangs libanais, qui fait fi de l’émergence d’un sentiment libaniste, tel qu’il a éclaté au grand jour dans le sillage de la révolution du Cèdre. Jeudi dernier, chrétiens, sunnites et druzes de différentes régions et de diverses catégories sociales se sont retrouvés, pour la troisième année consécutive, dans une même place, autour des mêmes slogans, pour réaffirmer leur attachement commun à un même projet politique, à des mêmes principes, qui se résument simplement en l’édification d’un Liban pluraliste, démocratique, libéral, ouvert sur le monde arabe et occidental, respectueux des droits de l’homme et du droit à la différence. Des lieux communs sans doute, mais qui font toute la différence avec les velléités du Hezbollah d’édifier une société guerrière, en confrontation permanente avec l’Occident, sans horizons ni perspectives, comme le relèvent la déclaration de Hassan Hoballah, hier, ainsi que les prises de position répétées de Hassan Nasrallah ainsi que des dirigeants iraniens.
Pour parfaire le spectacle d’unité nationale qui se manifeste lors des rassemblements du 14 février, seul le Hezbollah manque à l’appel. Une absence d’autant plus regrettable que le parti chiite a réussi à monopoliser et verrouiller la représentation de sa communauté. Mais les réalités sur le terrain apportent quotidiennement la preuve que le Hezbollah n’est pas en mesure, en définitive, d’imposer aux autres partenaires nationaux ses propres valeurs, sa vision du monde, son culte du martyre, sa conception de la vie et de la mort, ses choix guerriers outranciers. Le « divorce » évoqué par Walid Joumblatt, c’est en réalité le Hezbollah qui en fait le choix, puisqu’il est le seul à refuser d’opter pour la ligne de conduite libaniste, prônée dans le testament politique de l’imam Mehdi Chamseddine et adoptée déjà par nombre de responsables, de dignitaires et d’intellectuelles chiites.
S’il désire réellement participer avec ses partenaires nationaux à l’édification d’un Liban pluraliste et démocratique, le Hezbollah doit peut-être s’imprégner de « l’esprit d’Oslo » en prenant l’option stratégique et historique d’œuvrer à la construction de l’avenir plutôt que d’aller de l’avant dans des guerres sans horizons. Cela implique, certes, une libanisation du parti de Dieu, donc des choix difficiles et audacieux pour ce dernier. Mais il y va sans doute de l’avenir des rapports de la communauté chiite avec les autres composantes nationales. Car l’histoire des dernières années a apporté la preuve irréfutable qu’aucune faction locale, aussi influente soit-elle, ne peut prétendre imposer sa vision aux autres. Même si elle est dotée de l’arsenal militaire le plus performant.
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