La double interview télévisée du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et du chef du Courant patriotique libre, le général Michel Aoun, a constitué une « première », en quelque sorte, dans les pratiques journalistiques. Les face-à-face organisés par les médias audiovisuels ont été conçus, de par le monde, pour opposer, par essence, des personnalités ayant des points de vue contradictoires. Un face-à-face qui regroupe des alliés – qualifiés de « stratégiques » par cheikh Naïm Kassem – et qui est, de surcroît, dirigé par un modérateur du même bord, en admiration devant ses interlocuteurs, ne peut que tourner à une sirupeuse séance de coups d’encensoir réciproques et mutuels dont l’intérêt ne saurait être que limité.
Mais il ne s’agit là que d’une question de pure forme, à la limite du risible. Le problème de fond se pose à un tout autre niveau. En suivant l’émission – le terme « débat » étant évidemment très peu approprié dans ce cas précis – l’on avait l’impression d’écouter deux chefs de partis ordinaires dans un pays se trouvant dans une situation plus que normale, exposant, de façon routinière, leur programme conjoint de gouvernement portant sur des dossiers exclusivement internes. Cela est d’ailleurs le propre des parlementaires et des responsables du courant aouniste qui, lorsqu’ils sont engagés dans une discussion avec des interlocuteurs qui ne sont pas de leur camp, se contentent de soulever des problèmes d’ordre purement interne, occultant ainsi totalement l’essentiel, à savoir les dimensions régionale et existentielle de la crise. Ce qui reviendrait, en guise d’illustration, à plancher sur le découpage des pièces intérieures d’une habitation avant même d’aborder la structure architecturale externe…
Que le Hezbollah s’en tienne à une telle approche, cela pourrait être compréhensible, le parti chiite n’ayant pas intérêt à trop braquer les feux de l’actualité sur sa doctrine supranationale. Mais que les députés et responsables du CPL se prêtent à ce jeu, cela est plus que déconcertant et laisse planer de nombreux points d’interrogation sur les causes réelles d’un tel positionnement. Lorsqu’une discussion est engagée sur les rapports avec le Hezbollah, ce serait une insulte faite à l’intelligence des Libanais que de ne pas soulever, sans détour ni complaisance, nombre de questions fondamentales. Qu’en est-il, à titre d’exemple, de la fonction assumée par le Hezbollah en tant que tête de pont de la République islamique iranienne, et plus précisément des gardiens de la révolution (les pasdarans), sur les bords de la Méditerranée et aux frontières d’Israël ? Toute l’histoire du Hezbollah, ses débuts, sa doctrine, sa structure, son encadrement militaire, idéologique, et logistique, son financement, le soutien politique et diplomatique dont il bénéficie confirment – et consolident – un tel ancrage à la puissance perse, avec tout ce que cela entraîne comme conséquences sur la scène libanaise.
Jusqu’à preuve du contraire, le Hezbollah n’a pas fait sa petite « révolution culturelle » pour remettre en cause son allégeance obligatoire et contraignante au guide suprême de la Révolution iranienne, qu’il reconnaît comme son « wali el-fakih », pour ce qui a trait aux grandes questions d’ordre stratégique. En tête de ces questions, la décision de guerre et de paix, donc le sort de l’arsenal militaire du parti chiite qui est l’un des principaux dossiers conflictuels entre Libanais. Comment est-il concevable d’envisager, comme le fait le CPL, une alliance stratégique – de surcroît, « baptisée dans le sang » (!), pour reprendre les termes du général Aoun à cet égard – sans que le problème crucial de l’allégeance du Hezbollah ne soit franchement mis sur le tapis et débattu ? « L’iranisation » de la communauté chiite imposée par le Hezbollah est contestée et rejetée au sein même de cette communauté par des intellectuels chiites et par de nombreux dignitaires religieux, comme le montrent d’ailleurs les derniers écrits politiques de l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine.
Lorsque le CPL assure une large couverture, donne une salutaire bouffée d’oxygène, à cette « iranisation », il se rend coupable d’une grave déviation par rapport aux constantes historiques chrétiennes. Et il contribue, par le fait même, à augmenter la menace qui pèse sur la raison d’être du pays du Cèdre. Au fil des siècles, la vocation des chrétiens du Liban a constamment été d’entretenir et de développer des liens privilégiés et étroits avec le monde occidental. C’est ce rôle particulier qui a forgé la spécificité du Liban et qui l’a distingué des autres pays de la région, de l’aveu même des responsables et des faiseurs d’opinion musulmans. Prendre ses distances par rapport à ce rôle historique des chrétiens (le chef du CPL n’a-t-il pas déclaré récemment qu’il se sent plus proche de Damas que de Washington ?) et tenter d’ancrer une partie des chrétiens à un axe syro-perse en conflit avec l’Occident et la communauté internationale, revient à naviguer à contre courant du cours de l’histoire.
Placer le document d’entente signé il y a deux ans entre le Hezbollah et le CPL sous le signe de la concorde interne représente en outre, dans ce contexte, une double supercherie. Car cela revient, d’abord, à établir un malheureux amalgame entre le nécessaire dialogue avec la collectivité chiite et l’alliance stratégique avec un parti qui s’est livré à une véritable « OPA politique », financée par une puissance régionale, visant la communauté en question. D’aucuns pourraient rétorquer que cette mainmise du Hezbollah est pour l’heure un fait accompli indéniable et incontournable. Certes. Mais cela ne justifie pas pour autant de couvrir, et donc de renforcer encore plus, cette « OPA ».
La seconde supercherie à la base du document d’entente entre le Hezbollah et le CPL consiste à prétendre qu’il s’agit là véritablement d’une alliance « d’égal à égal » entre deux formations libanaises. Or est-il besoin de préciser que le CPL ne fait vraiment pas le poids lorsque les intérêts géostratégiques et régionaux de la République islamique iranienne et du régime syrien sont en jeu ? Il ne fait pas le poids lorsque les gigantesques moyens militaires, financiers, logistiques, médiatiques, politiques et (surtout) de renseignements de ces deux puissances régionales sont mises à contribution. Cela expliquerait ainsi le mutisme du CPL face à la poussée démographique initiée par le Hezbollah en direction de Hadeth, sans compter les achats de terrains financés, selon certaines informations, par des fonds iraniens, dans des zones chrétiennes (et également druzes). Cela expliquerait aussi le mutisme du courant aouniste à l’égard des rumeurs persistantes faisant état d’une velléité iranienne d’encourager une remise en cause du partage égalitaire du pouvoir entre chrétiens et musulmans, au profit de la formule des trois tiers.
Engager un dialogue (nécessaire) avec le Hezbollah est une chose et contracter une alliance inégale, « stratégique » et « baptisée dans le sang », avec lui est une tout autre chose. Surtout lorsque la motivation paraît être d’ordre essentiellement politicien, et que le pays traverse une profonde crise existentielle. Et qu’il fait face, de surcroît, à une véritable guerre d’un genre nouveau dont les instruments internes sont connus de tous.
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Mais il ne s’agit là que d’une question de pure forme,...