Il arrive parfois que la lutte contre la corruption prenne des formes encore plus odieuses que la corruption elle-même. Cela est vrai partout dans le monde, mais plus particulièrement dans les pays où la prévarication – du petit bakchich arrondissant les fins de mois d’un agent public à la grande délinquance financière – est inscrite dans les mentalités et frappe toutes les strates de la société.
Entreprendre une croisade contre la corruption dans ces pays-là est un combat contre l’hydre ; on ne sait pas par où commencer, quelles mesures il faut prendre, quelles cibles privilégier, avec quelles armes mener la lutte.
Mais la plus grande difficulté entravant le chemin de ceux qui souhaitent générer un débat sérieux sur la question au sein de la société et des institutions de l’État provient non pas de l’ampleur du phénomène lui-même, mais plutôt de l’action d’une certaine catégorie d’hommes politiques qui prétendent lutter contre ce fléau et s’y prennent mal, très mal.
Pour ces politiciens, ces démagogues patentés, le procédé est très simple ; il suffit de diviser l’aréopage politique du pays en deux : d’un côté les corrupteurs et les corrompus, de l’autre les victimes… Ou plutôt la victime, car plus on est seul contre tous les « méchants », qui plus est riches ou enrichis, mieux on touche les âmes sensibles, les frustrés, les braves gens, ceux qui triment, Monsieur Tout-le-Monde. Bref, autant les gens simples que les simples d’esprit.
« Tous des voleurs » : tel est le credo qu’il est bon d’ânonner à l’infini dans la rue, chez l’épicier, le coiffeur, dans le taxi et jusque dans certains salons bourgeois. « Tous des voleurs, sauf moi », rectifie le chef populiste, d’autant plus à l’aise pour le prétendre qu’il est dans l’opposition.
Les lunettes du manichéisme ont, pour l’ignorant et l’inculte, l’immense avantage de lui faire croire qu’il est savant et cultivé. Et donc bon juge. Comme à Hollywood, il lui faut, en politique, des bons et des méchants, faute de quoi il n’y comprendrait goutte.
Les premiers, il les connaît bien, il en fait naturellement partie. Il a beau agir comme tout le monde, tromper le fisc, graisser la patte à l’agent municipal, détourner un héritage, construire un étage de trop, rouler en sens interdit et doubler à droite pour virer à gauche ; pour lui, les corrompus, ce sont toujours les autres.
Quant aux seconds, c’est notre politicien populiste qui les désigne à son intention. Si le pays va mal, c’est parce qu’« un tel est un voleur » : le couperet tombe. La masse frustrée acquiesce et répète après le chef. Elle répète… et répète… et répète… Le poison fait son effet. Don Basilio peut triompher.
En réalité, il n’y a pas de différence entre cette attitude et, par exemple, le comportement des masses de l’Europe médiévale, qui massacraient des juifs pour calmer la colère de Dieu quand il pleuvait trop ou quand il ne pleuvait pas assez. Face à la complexité de la politique, de la vie collective, de la vie tout court, il faut des réponses simples. Hélas, le simplisme n’est jamais loin. En couvrant les autres de fange, on se blanchit soi-même.
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« La fortune de Rafic Hariri était estimée à 2 milliards à son arrivée au Liban et à 16 milliards lorsqu’il a été assassiné. D’ailleurs, je ne suis pas comptable chez lui. » Que veulent dire exactement ces propos ? Que Hariri a « volé » les 14 milliards de différence lorsqu’il était au pouvoir ? Si ce n’était pas cela, pourquoi un chef politique les tiendrait-il publiquement ?
La vérité est que, dans l’entreprise de déconstruction systématique de tout le phénomène du 14 Mars qu’il s’est assigné depuis son retour d’exil, ce démagogue a besoin de battre le rappel des couches populaires, de rallier à bon compte tous les mécontents, les laissés-pour-compte que le processus de libanisation de communautés jadis hostiles à l’entité libanaise a rejetés sur le bord de la route.
Or, est-il moyen plus facile que la démagogie populiste pour atteindre cet objectif ? Le point faible du « haririsme », c’est précisément aux yeux de beaucoup d’incarner le gros capital, l’ogre qui dévore tout, la rente qui grossit en dormant, suprême immoralité pour les bataillons de petits fonctionnaires, de salariés, de travailleurs. Donc haro sur le haririsme. Détruisons à grands cris le symbole de l’argent… et plus sournoisement celui de la nouvelle indépendance !
Qu’il veuille se faire le porte-voix, le défenseur de la classe moyenne, notre politicien en a parfaitement le droit. Ce serait même une excellente idée, d’autant qu’elle en a réellement besoin. Mais il le ferait bien mieux lorsque ses méthodes, sa politique, son style auront enfin dépassé le degré zéro de la science, de la logique et de la raison.
Voilà des années qu’il réclame à cor et à cri un audit financier sur les comptes de l’État. À supposer que cela soit faisable en l’état actuel des choses, ce serait un crime, une injustice, une forfaiture. Non pas que le pouvoir ou plutôt les pouvoirs soient innocents de toute corruption. Bien au contraire. Mais pointer le doigt en direction d’une partie de la classe politique au sein d’une société qui souffre de corruption chronique et généralisée n’est certes pas le bon remède.
Et d’abord pourquoi ne réclamerait-il pas un audit sur les transactions nécessairement opaques de ses alliés actuels ? Peut-être considère-t-il que l’argent des missiles, des réseaux téléphoniques, des périmètres de sécurité et de tout le reste est « privé », pas « public » !
Dans un pays comme le Liban, combattre la corruption est une nécessité absolument vitale si l’on veut un jour avoir un État plus ou moins digne de ce nom, mener n’importe quel projet de développement à son terme ou simplement améliorer la qualité de la vie.
Mais pour que ce combat ait une chance de réussir, il faut impérativement traiter la corruption comme un phénomène de société, non pas comme un procès avec ses coupables et ses victimes, et surtout pas comme un prétexte à des empoignades politiques ou politiciennes.
Mieux que tout discours sur la lutte anticorruption, une simple devinette qui court la Toile illustre parfaitement la difficulté de cette tâche : trois hommes sont candidats à la présidence ; le premier est corrompu et entretient des relations avec la pègre. Le deuxième est un menteur, un ivrogne et un maître des coups bas. Le troisième, enfin, est un homme honnête et idéaliste qui ne boit pas, ne fume pas, se couche tôt et n’a pas de liens avec des mafieux. Faites votre choix. Si vous avez opté pour le numéro 3, alors la réponse est la suivante : « Félicitations, vous venez d’éliminer Franklin Roosevelt et Winston Churchill, et de voter pour... Adolf Hitler. »
Élie FAYAD
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Entreprendre une croisade contre la corruption dans ces pays-là est un combat contre l’hydre ; on ne sait pas par où commencer, quelles mesures il faut prendre, quelles cibles privilégier, avec quelles armes mener la lutte.
Mais la plus grande difficulté entravant le chemin de ceux qui souhaitent générer un débat sérieux sur la question au sein de la société et des institutions de l’État provient non pas de...