Dira-t-on, un jour, que la première présidente des États-Unis aura été élue grâce à ses larmes ? Après la victoire surprise de Hillary Clinton aux primaires du New Hampshire, le débat se concentrait sur cette petite montée lacrymale qui a embué, lundi dernier, les yeux bleus de la candidate démocrate. La voix nouée par l’émotion, Hillary Clinton avouait, quelques jours après avoir enregistré un sérieux revers lors des caucus de l’Iowa, que la campagne n’était « pas facile ». « Je ne pourrais pas le faire si je ne croyais pas passionnément à ce que je fais », ajoutait-elle. Et le miracle se produisit : la dame de fer de la politique américaine, l’épouse stoïque d’un ex-président adepte du cocktail cigare/stagiaire, se laissait aller à un moment d’humanité, à un moment d’émotion.
La séquence fut marquante, non pour son caractère purement émotionnel – finalement, rien n’a vraiment coulé sur les joues de Hillary –, mais pour sa rareté. Dans les pires moments de sa carrière politique ou de sa vie privée étalée sur la place publique, Hillary n’avait jamais tombé le masque de la sorte. Tout au plus s’était-elle autorisée à coucher sur le papier, à froid, dans ses mémoires intitulées Living History, ses états d’âme d’épouse outragée.
Étant donné le profil du personnage, nombreux sont ceux à s’être logiquement interrogés sur l’authenticité des fameuses larmes du lundi. Moment d’émotion réelle ou nouvelle arme de campagne ?
Qu’elle soit calculée ou authentique, l’émotion est une arme à double tranchant en politique. L’émotion, comme le sel en cuisine, requiert un dosage précis. Pas assez, et le plat est fade ; trop, et il est immangeable. Ingrédient d’autant plus délicat à utiliser qu’une fois la dose requise dépassée, le point de non-retour est généralement dépassé. Un dosage en outre bien plus subtil s’il concerne une femme. Bien avant le lancement du processus d’investiture, de nombreux analystes avaient souligné que Hillary, femme donc présumée coupable de faiblesse et d’émotivité supérieure à la moyenne, n’avait pas le droit à la larme. Le drame, en la matière, étant que les critiques viennent également des femmes, qui dénoncent une trahison de la cause féministe, dès qu’une congénère a le regard humide.
Au chapitre des grands moments d’émotion de la vie politique, une autre femme, Ségolène Royal, avait opté pour la colère, plutôt que les larmes. Lors d’un des derniers débats l’opposant à Nicolas Sarkozy, pendant la présidentielle française, la candidate socialiste, à qui l’on reprochait son style ultraretenu de maîtresse d’école, avait, à de multiples reprises, sérieusement pris la mouche. Au point de parvenir à légèrement déstabiliser un Sarkozy pourtant à l’aise dans ses mocassins en matière de joute verbale. Pour de nombreux analystes, la candidate socialiste avait toutefois poussé l’indignation un cran trop loin, affaiblissant, par la même, la portée de son emportement. Plus réussie avait été la colère de Jacques Chirac, lors d’une visite à Jérusalem. Un simple mais sec « Do you want me to go back to my plane », adressé aux forces de sécurité israéliennes avec l’accent corrézien, avait valu à l’ancien président français un élan d’affection général dans le monde arabe.
D’autres candidats, par le passé, ont été moins heureux quant aux conséquences de leurs petits moments de blues. De nombreux analystes s’accordent à penser que le candidat démocrate Edmund Muskie aurait perdu les primaires de 1972 après être apparu au bord des larmes en répondant à des attaques portées par la presse contre son épouse. En 2004, un autre prétendant à l’investiture démocrate, Howard Dean, avait perdu toutes ses chances de victoire avec avoir lâché un cri après sa défaite lors des caucus de l’Iowa.
Au-delà du niveau individuel, le mélange de la politique et de l’émotion peut avoir des conséquences sérieuses sur une société. Ce cocktail peut être le catalyseur de mesures populistes dangereuses. Un immigré assassine brutalement une jeune fille, et certains politiciens n’hésiteront pas à surfer sur la vague d’émotion nationale pour promouvoir des mesures contre toute une communauté. Sans l’émotion suscitée par les attentats du 11-Septembre, certains articles du Patriot Act n’auraient probablement pas été acceptés par la société américaine en raison de leur caractère liberticide. Enfin, le politologue français Pierre-André Taguieff soulignait récemment que l’hypermédiatisation des politiciens, à laquelle on assiste notamment en France, pourrait entretenir une certaine forme de populisme en jouant plutôt sur le registre de l’émotion que du raisonnement politique.
« J’aime la règle qui corrige l’émotion. J’aime l’émotion qui corrige la règle », avait dit le peintre Georges Braque. Peut-être est-elle là, la clé du dosage subtil de la politique et de l’émotion.
Émilie SUEUR
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