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Actualités - Opinion

« Deux négations ne font pas une nation » Joseph CODSI

C’est par ces mots que Georges Naccache a critiqué le pacte national de 1943 qui engageait les chrétiens à cesser de provoquer l’intervention du monde occidental et les musulmans à cesser de provoquer l’intervention du monde oriental dans les affaires libanaises. L’indépendance du Liban dépendait, aux yeux de Béchara el-Khoury et Riad el-Solh, de ce double sevrage. L’indépendance politique qui se marquait par la fin du mandat français devrait se doubler d’une autre forme d’indépendance. L’intuition qui avait guidé ces deux leaders libanais était juste, mais elle manquait de clarté. Ils n’ont pas su la traduire en un langage constitutionnel bien défini. Le Liban a pâti de cette déficience tout au long de son histoire. La crise actuelle n’en est que le résultat le plus logique. Si deux négations ne font pas une nation et si, d’autre part, le pacte de 1943 s’est avéré chimérique, il faut en conclure que nous ne sommes pas une nation. Nous ne le sommes ni dans le sens islamique de la oumma ni dans le sens moderne de l’État nation. Nous avons vécu tout ce temps sans nous rendre compte de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Même aujourd’hui, nous continuons de penser et d’agir comme si nous étions une nation, alors que nous ne le sommes pas du tout. Nos braves politiciens et nos éminents politologues continuent de parler de l’État libanais comme s’il s’agissait d’un État nation. Je pense, quant à moi, que nous ne le sommes pas et qu’il ne faut même pas chercher à le devenir. Ni le chrétien ne peut renoncer aux liens qu’il a avec le monde chrétien, ni le musulman ne peut renoncer aux liens qu’il a avec le monde musulman. Sous ce rapport, le pacte de 1943 manquait de réalisme. Aujourd’hui, la situation est devenue plus compliquée. La ligne de démarcation ne passe plus entre chrétiens et musulmans, mais entre les deux camps ennemis qui se partagent le monde. L’effondrement de l’Union soviétique a créé un monde unipolaire. L’islamisme est en train de remplacer l’URSS comme le nouveau pôle d’opposition à l’hégémonie américaine. Tout naturellement, le Liban désarticulé est devenu le lieu par excellence où ces deux pôles se confrontent. S’il fallait adapter le pacte de 1943 à la situation actuelle, il faudrait engager le gouvernement à renoncer à sa politique pro-occidentale, et l’opposition à renoncer à sa politique islamiste. La polarisation dont il est question aujourd’hui est une polarisation éminemment idéologique. Elle est de la même nature que l’opposition idéologique qui caractérisait la position de l’Union soviétique par rapport au monde capitaliste. L’islamisme a tout simplement remplacé l’athéisme soviétique. Dans les deux cas, l’islamisme et l’athéisme ne sont que des instruments idéologiques qui alimentent le feu de la confrontation. Deux idéologies diamétralement opposées ne peuvent que diviser le pays de la manière la plus radicale. De même que l’Union soviétique et l’Amérique ne pouvaient pas former une seule nation, de même aussi les deux camps libanais ne sauraient en constituer une. Si la France avait compris cela, elle se serait abstenue de s’engager à fond dans une entreprise impossible. Mais comme personne, ni au Liban ni à l’étranger, ne comprend cela, la crise libanaise prend des dimensions pathétiques. La crise libanaise est celle d’un pays qui cherche à devenir une nation, mais qui se heurte au mur de l’impossible. Cessons donc de nous obstiner à faire l’impossible. Reconnaissons le fait que nous ne sommes pas une nation, et cherchons à créer un modus vivendi qui tienne compte de ce fait et le respecte. Cela veut dire qu’il nous faut adopter une politique de stricte neutralité entre les mondes qui se confrontent dans notre région. Cette neutralité consistera en une double négation qui va de pair avec une simple affirmation. Pour expliquer ce point, je propose de revenir au pacte de 1943. Demander aux chrétiens de rompre les liens qui les unissent au monde chrétien est absurde. De la même manière, on ne peut pas demander aux musulmans de rompre les liens qui les unissent au monde musulman. La double négation doit se limiter à un domaine précis. Il y a au Liban deux domaines distincts, le domaine communautaire et le domaine dit « national ». Nos différences religieuses ont droit de cité dans le domaine communautaire. C’est le domaine où il est permis d’être différent, non seulement du point de vue religieux proprement dit, mais aussi en ce qui concerne l’idéologie religieuse en tant qu’elle affecte la pensée et le comportement politiques. Que les chiites libanais aient des relations amicales avec les chiites du monde et de l’Iran, cela est parfaitement normal. Ce que la négation qui les concerne ne leur permet pas, c’est de contaminer le gouvernement national avec leur idéologie politique. Le gouvernement national doit rester neutre par rapport à toutes les idéologies politiques, celle des sunnites comme celle des maronites. La double négation du pacte de 1943 est absolument essentielle. Mais il faut la situer sur le plan national et non pas sur le plan communautaire. Elle prend la forme d’une stricte neutralité politique dans le domaine des idéologies qui se font la guerre dans notre monde. Aujourd’hui, les idéologies religieuses coexistent avec des idéologies qui ne sont pas religieuses, mais qui n’en sont pas moins explosives. Il faut les traiter comme nous traitons les idéologies religieuses. Les grandes coalitions politiques qui divisent le Liban en deux camps se caractérisent par un brouillage des lignes de démarcation. L’opportunisme politique, mais aussi une certaine sécularisation de la politique font que chrétiens et musulmans s’allient tant bien que mal dans un but politique qui les place dans un camp ou dans l’autre. Dans ce cas, la double négation doit s’étendre au domaine idéologique qui oppose les deux mondes. Cela veut dire qu’une stricte neutralité doit être observée par tout gouvernement libanais par rapport aux deux camps qui se confrontent dans notre région et qui font du Liban le lieu de leur duel. Cette neutralité doit devenir l’alpha et l’oméga de la Constitution libanaise. Il faut établir une claire séparation du domaine communautaire et du domaine national, de sorte que les hordes communautaires ne puissent plus envahir le domaine national et le ravager comme un fleuve fougueux inonde la plaine et la ravage. Le rôle du gouvernement national sera de s’occuper de l’infrastructure du pays et d’assurer l’ordre public, de sorte que l’économie puisse prospérer. Une privatisation de la gestion des divers rouages de la République permettra de mettre la chose publique à l’abri des hordes communautaires. Nous gagnerions enfin à repenser l’État en fonction de notre système communautaire. Ce n’est pas en boudant ce système politique fondé sur la sociologie du pays que nous agirons d’une manière intelligente. Il faudra repenser les choses de fond en comble. Nous ne serons capables de nous gouverner nous-mêmes qu’en révisant la conception que nous nous faisons, et de l’État et des communautés. Cela exige de notre part une révolution culturelle. Avec les conceptions médiévales que nous avons de l’État et des communautés, nous resterons comme des primates qui se prennent pour des surhommes. Sur le plan pratique, la théorie que je viens d’élaborer se traduit dans les jugements suivants. L’opposition a raison d’exiger un certain droit de veto sur ce que le gouvernement ne peut pas faire, notamment s’aligner sur la politique occidentale. Le gouvernement, quant à lui, a raison de rejeter la politique de l’opposition en tant qu’elle adopte l’idéologie orientale. La neutralité ne saurait être à sens unique. Il faut donc reconnaître un double veto qui correspond aux deux négations du pacte de 1943. Cela veut dire que, dans la situation actuelle, le gouvernement et l’opposition se neutralisent. La guerre des esprits est une guerre idéologique qui ne peut que paralyser le Liban et finir par le détruire. La sagesse nous engage à mettre fin à ce conflit insoluble et absurde. Toutes les questions idéologiques sur lesquelles nous ne pouvons pas nous entendre ne devraient plus être débattues sur le plan national. La Constitution devrait être amendée pour interdire à tout gouvernement de se laisser prendre dans le piège idéologique et lui faire une obligation d’observer une stricte neutralité dans ce domaine. En d’autres termes, il y a des choses fondamentales (massîriyeh) qui ne peuvent pas être résolues par la règle de la majorité. Seule la règle de la neutralité peut les régler d’une manière acceptable pour tous. Le respect de notre pluralisme l’exige. Que ceux qui sont du camp oriental le soient sans paralyser la République, et que ceux qui sont du camp opposé le soient sans prendre la République en otage. Voilà la forme que prend la maturité politique chez nous. Joseph CODSI Universitaire Article paru le lundi 10 décembre 2007
C’est par ces mots que Georges Naccache a critiqué le pacte national de 1943 qui engageait les chrétiens à cesser de provoquer l’intervention du monde occidental et les musulmans à cesser de provoquer l’intervention du monde oriental dans les affaires libanaises. L’indépendance du Liban dépendait, aux yeux de Béchara el-Khoury et Riad el-Solh, de ce double sevrage. L’indépendance politique qui se marquait par la fin du mandat français devrait se doubler d’une autre forme d’indépendance. L’intuition qui avait guidé ces deux leaders libanais était juste, mais elle manquait de clarté. Ils n’ont pas su la traduire en un langage constitutionnel bien défini. Le Liban a pâti de cette déficience tout au long de son histoire. La crise actuelle n’en est que le résultat le plus logique.
Si deux négations ne...