Cela doit être extrêmement fatigant d’attendre.
Tout un peuple qui attend. Que cette chose devienne un pays, un État, qui sait même : une nation ; qu’il ait réellement son mot à dire ; qu’il puisse circuler, respirer, investir, espérer, planifier, déjeuner en paix ; qu’un vendredi (ou un mardi) puisse accoucher d’une élection présidentielle ; que les embouteillages infinis pré et post-hémicycle se diluent ou, au moins, qu’ils aient servi à quelque chose – la liste est aussi longue qu’un bottin…
Une Alliance du 14 Mars dans sa totalité qui attend. Qu’elle devienne une majorité jouissant du plein exercice de ses fonctions ; qu’elle apprenne de ses nombreuses erreurs au lieu de, par exemple, continuer à dépenser une énergie folle et stupide dans le choix du futur Premier ministre alors que Fouad Siniora a été réellement admirable ; qu’elle mûrisse au lieu de se perdre dans d’insensés sacrifices ; qu’elle ose ; qu’elle rallume cette flamme qu’elle n’a pas su entretenir ; qu’elle retrouve un peu d’homogénéité ; que ses membres puissent sortir de leurs bunkers ; qu’on la laisse travailler tranquillement jusqu’aux prochaines législatives – pour que ses électeurs puissent enfin l’applaudir ou la sanctionner…
Une opposition qui attend. Hassan Nasrallah attend : d’imposer le prochain commandant en chef de l’armée ; comment renouer avec ses jeux borderline ; comment encore mieux se servir de son paravent chrétien ; comment appliquer plus loin encore les préceptes de la wilayet el-faqih ; comment concilier le cœur (à Téhéran) et la raison (à Damas)… Nabih Berry attend : de se séparer enfin du Hezbollah, d’arrêter son infernale dilution ; comment se débarrasser de cette double menotte, la Syrie et le Hezb ; comment encore une fois tirer ses marrons du feu et, éventuellement, se faire réélire au perchoir en 2009, c’est-à-dire comment faire oublier qu’il a été le seul président de la Chambre à avoir, dans un régime parlementaire, verrouillé l’hémicycle pendant des mois et des mois… Michel Aoun attend : de se venger d’une façon ou d’une autre ; de rendre la vie du successeur d’Émile Lahoud carrément insupportable ; d’inventer de nouvelles formes de démagogie ; d’écrire de nouveaux chapitres de tyrannologie ; de faire taire d’une façon retentissante l’un de ses députés qui a eu l’audace de penser différemment ; de continuer de voir comment les prosyriens vont continuer à profiter de lui au lieu de s’imposer, pour les uns comme pour les autres, en une incontournable troisième voie…
Un Michel Sleimane qui attend. Quoi qu’on pense du postulant-président, de l’idée de son accession au trône (et pas que du bien loin de là), voir un éventuel futur chef d’État autant handicapé avant même son élection a quelque chose d’intensément surréel. Le futur ex-commandant en chef de l’armée risque de passer six ans à attendre.
Une famille Assad qui attend. Comment Michel Sleimane, justement, va se comporter avec elle, dans quel sens, donc, elle va télécommander ses pions au Liban (nombreux, les pions : trente ans d’occupation ne s’effacent pas en quelques mois ni en quelques années) ; quand l’Arabie saoudite va lui adresser la parole (pour lui demander, par exemple, de ne pas entraver le déménagement de Saad Hariri au Sérail) ; quand les Etats-Unis vont commencer à la reconsidérer ; comment ne plus être à ce point dépendante de l’Iran ; jusqu’à quand les Européens vont continuer à s’engluer dans ses pièges ; comment, surtout, va fonctionner le futur tribunal spécial pour le Liban et comment faire pour le faire avorter – elle est patiente, la famille Assad…
Bernard Kouchner (au nom de beaucoup de chefs de diplomatie du monde, arabes et européens notamment) attend. Le jour où il ne sera plus obligé, aux quatre coins du Grand Beyrouth, de faire son Muppet Show. Le jour où on comprendra qu’il croyait dur comme fer pouvoir les aider, ces ploucs de leaders libanais, à rassembler autour d’une même table quelques plus petits dénominateurs communs. Le jour où il pourra enfin croire en ce qu’il raconte devant les micros. Le jour où il sera remercié pour sa sincérité. Le jour où il réussira, au Liban plus qu’ailleurs, une… chiraquerie.
Le monde attend : de ne plus avoir à aligner, l’une à la suite de l’autre ou presque, une pléthore de résolutions onusiennes au sujet du Liban. De s’occuper de quelque chose de vraiment grave, de quelque chose qui le mérite.
Le pire, c’est que toute cette attente et toute cette fatigue sembleront infiniment douces une fois passée la toujours hypothétique élection de Michel Sleimane. Parce que ensuite, et malgré toutes les rumeurs autour d’éventuels accords en ce sens, il y aura la nomination du futur Premier ministre (et celle du futur patron de l’armée) ; pire encore : la formation du premier gouvernement du prochain mandat. Pire encore : la préparation des législatives de 2009. Pire encore : les manœuvres syriennes directes ou via ses marionnettes locales pour contrôler d’une façon ou d’une autre la politique du nouveau locataire de Baabda. Pire encore : les querelles quotidiennes pour la moindre prise de décision. Pire encore : que l’opposition de Michel Aoun ne soit qu’un prétexte, au service d’intérêts régionaux, que le 8 Mars dynamite la séance de mardi, que le 14 Mars et l’Occident comprennent qu’ils ont été leurrés…
Et pire que tout, l’inimaginable : que la coutume soit encore une fois respectée ; que tout un peuple, encore une fois, regrette le président de la République précédent.
Ziyad MAKHOUL
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Tout un peuple qui attend. Que cette chose devienne un pays, un État, qui sait même : une nation ; qu’il ait réellement son mot à dire ; qu’il puisse circuler, respirer, investir, espérer, planifier, déjeuner en paix ; qu’un vendredi (ou un mardi) puisse accoucher d’une élection présidentielle ; que les embouteillages infinis pré et post-hémicycle se diluent ou, au moins, qu’ils aient servi à quelque chose – la liste est aussi longue qu’un bottin…
Une Alliance du 14 Mars dans sa totalité qui attend. Qu’elle devienne une majorité jouissant du plein exercice de ses fonctions ; qu’elle apprenne de ses nombreuses erreurs au lieu de, par exemple, continuer à dépenser une énergie folle et stupide dans le choix du futur Premier ministre alors que Fouad...