Par Georges KHADIGE
Le Christ sur la Croix, avant de passer de ce monde à l’autre, a invoqué son Père pour ses bourreaux en disant : « Père ! Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Mais nous, nous disons à l’adresse de tous les responsables directs ou indirects de la crise que nous traversons et de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons, en invoquant également le Père : « Père, ne leur pardonnez pas, car ils savent parfaitement ce qu’ils font. » Ils savent que par leur égoïsme, leur vanité, leurs désirs inavoués, leur complicité et leur duplicité et par le « complot », qu’ils ourdissent ou qu’ils laissent ourdir, contre le Liban, ce pays-message, béni de Dieu, formule unique au monde de coexistence, voire de symbiose, entre les rites et les religions, et les idéologies les plus opposées, ce pays où coule le lait et le miel, ce pays que tous les autres pays envient pour sa douceur, sa convivialité, la bonté de ses citoyens, la chaleur unique de leur hospitalité, ils sont en train de commettre un crime abominable, que l’histoire et les générations présentes et futures ne leur pardonneront pas.
En ayant œuvré, chacun à sa façon, à assurer la vacance de la présidence, symbole de l’unité nationale et du Liban lui-même, au même titre que le drapeau national, en créant, volontairement ou involontairement, un état de fait nouveau, en prenant le risque de modifier fondamentalement le visage traditionnel du Liban et les équilibres qui en ont toujours fait la richesse et la spécificité, en facilitant l’avènement, peut-être, d’un nouveau système de gouvernement (sigha jadida), ils commettent le crime le plus abject contre ce pays et se rendent coupables de la plus haute trahison, et toutes les couvertures et les bénédictions étrangères, d’où qu’elles viennent, d’Est ou d’Ouest, de près ou de loin, d’Orient ou d’Occident, ne pourront absoudre ni faire oublier l’infamie dont ils se seront couverts.
Mais, en ce faisant, ils se trompent beaucoup, car c’est mal connaître les Libanais et mal connaître l’histoire du Liban que de penser et de croire que de tels desseins peuvent passer sans conséquences et sans réactions. Jamais les Libanais n’ont accepté le fait accompli. Jamais ils n’ont accepté de s’habituer à un nouvel ordre politique, qui ne leur convienne pas et qui ne soit pas conforme à leurs idéaux et à leurs aspirations. Ni les Perses, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Séleucides, ni les Abbassides, ni les Omeyyades, ni les Mamelouks, ni les cinq cents ans d’occupation ottomane, ni le mandat français, ni les récents trente ans de présence syrienne n’ont pu faire accepter par ce peuple la domination, la tutelle ou la présence étrangère, ni les y habituer. Dès que la possibilité leur est offerte, les Libanais rejettent tout ce qui leur est étranger et, par un sursaut salutaire, un instinct de conservation, ils font triompher leurs principes et leurs idéaux envers et contre tout et tous. Il ne faut jamais oublier que ce pays est le pays du Phénix, qui sans cesse renaît de ses cendres. Chaque puissance étrangère, qui s’est trouvée à un moment ou à un autre dans ce pays, a pensé ou espéré que les Libanais finiraient par s’habituer à cette présence et finiraient même par s’y attacher et qu’elle y demeurerait indéfiniment. Les stèles de Nahr el-Kalb sont là pour apporter la preuve du contraire.
Que les responsables de la crise d’aujourd’hui ne s’y trompent pas. Les Libanais n’accepteront jamais le fait accompli de la vacance de la présidence et l’expédition des affaires courantes par un gouvernement, qui, abstraction faite de la controverse sur sa légitimité, est incontestablement amputé des représentants d’une communauté, dont nul ne saurait ignorer le poids. Tout le monde devrait donc savoir que ce gouvernement devrait céder la place, au plus vite, à un gouvernement hors de toute discussion et de toute contestation, suite à l’élection, le plus vite possible aussi, en jours et non en semaines, d’un président de la République qui redonne au pays confiance, prestige et sécurité, et à la nation fierté et dignité.
Que nul ne mise donc sur les bienfaits du vide et qu’il se souvienne que la nature a horreur du vide et qu’à trop favoriser le vide, il finit par tout happer. Que les responsables se hâtent donc d’élire un président capable de faire l’événement et non un président de circonstance, qui n’aurait pas la stature et l’envergure de sa haute fonction car, et que nul ne s’y trompe aussi, la présidence de la République, même après Taëf, n’est pas devenue une fonction honorifique. Le président de la République est toujours le chef de l’État, dans tout le sens du mot, le symbole de la nation et de l’unité nationale et de l’intégrité du pays, la composante essentielle du pacte national et du contrat social, avec toutes les conséquences de droit. L’ignorer pourrait avoir les plus graves conséquences et personne ne devrait raisonnablement s’y risquer.
Enfin, et à titre de post scriptum, il est malheureux d’avoir à faire remarquer que la sagesse de Salomon aurait été mise en échec au Liban, car elle ne lui aurait pas permis de découvrir la véritable mère de l’enfant, puisque les deux présumées mères auraient acquiescé au découpage de l’enfant, plutôt que de le donner sain et sauf à l’autre et dans sa totale intégrité, et qu’il serait apparu que cet enfant n’a pas de « véritable mère », digne de ce nom, et prête à tout sacrifier pour qu’il ne soit pas touché à un seul de ses cheveux.
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